LA RÉFORME
condamnables. Tel se montre à nous Pierre Viret dans une classe nombreuse de ses écrits. Ce sont ordinairement des dialogues entre divers personnages représentant chacun une opinion ou une situation d'âme dans la grande affaire du temps. Ils se rencontrent chez un ami commun ; d'abord on se regarde de travers et sans mot dire : puis la vue de la table fait peu à peu desserrer les lèvres : on escarmouche avant le repas, on livre bataille après. Ou bien les interlocuteurs sont réunis dans un jardin; et là, les intervalles de la causerie, qui roule sur l'homme et sur tout ce qu'il a gâté, sont remplis par la contemplation des merveilles de Dieu. Cette forme de dialogue , si affectionnée des anciens dans les matières philosophiques , par sa souplesse et sa variété, par l'espèce de chatoiement que la conversation donne aux idées en les présentant sous plusieurs points de vue à la fois, répondait à merveille au talent et au but de notre réformateur. Nous osons dire que ce genre d'ouvrages lui aurait sjurement acquis une réputation littéraire si, outre sa qualité d'étranger, que les Français pardonnent assez mal, il n'avait pas eu contre lui un titre auquel il tenait plus qu'à une vaine couronne du monde, son titre de chrétien.
La Réforme.
La Réforme fut une chose manquée. Son œuvre avait deux parties comme toute révolution : elle réussit dans la
première et faillit dans la seconde. S'élevant contre un pouvoir illégitime et niant l'autorité d'interprète sur laquelle il s'appuyait, elle le renversa partout où elle put l'atteindre. Mais croyant d'ailleurs au présent et à l'avenir avec les idées du présent, elle voulait, déplus, fonder un nouvel ordre de choses ; former ou plutôt reformer des églises chrétiennes selon l'esprit des livres saints : et c'est là, comme notre histoire en fournit un exemple, que la Réforme ne se réalisa pas ; il serait donc injuste de la juger sur ce qu'on fit d'elle contre son gré. Dans son point de vue insurrectionnel ou protestant, comme on disait alors, elle invitait chacun à consulter la révélation évangélique, n'admettant d'ailleurs sur cette dernière aucun doute capital, car c'est seulement dans un état donné, dans sa position particulière vis-à-vis l'église romaine, que la Réforme était le libre examen : et dès l'origine elle ,prit franchement cette position révolutionnaire en récusant tout autre juge que la Bible. Mais, dans ce même principe, elle avait aussi son point de vue constituant (pour parler la langue raide mais brève de notre siècle tranchant), son affirmation en même temps que sa négation. Elle affirmait le christianisme comme une révélation dont les vérités mères portent avec elles leur évidence, parce qu'elles sont la parole de Dieu , c'est-à-dire l'expression divine de l'homme, le bilan exact de notre devoir et de notre avoir, avec leur terrible balance. D'un côté donc, elle enseignait la doctrine qui veut qu'aimant Dieu de tout son cœur et son prochain à l'égal de soi-même, chaque homme se dévoue complètement à ses semblables ainsi qu'à des frères, en s'appuyant sur le Père commun. De l'autre»