LA VIGNE ET LE ROSSIGNOL
C'étaient ces longs soupirs, cette plainte qu'il pousse D'une force si tendre et d'une voix si douce, Puis ce fin battement où son bec est si gai Qu'on le dirait une aile.
Or, vous savez qu'en mai La vigne aussi, parfois sans trop consulter l'heure, PrencJ ses ébats, tandis qu'en avril pleure : C'est le mot, et, de vrai, la vigne en sa saison. Comme nous, par des pleurs commence sa chanson. Cette première larme où boutonne la vigne Tient déjà, cependant, de sa liqueur maligne. Et bientôt elle en tire, en jets capricieux, Courant deçà delà, son fil malicieux.
C'est une originale, une fille très belle, Mais coquette : il est bon d'être en garde contre elle Elle a de ces façons d'attirer les passants. Puis de leur faire perdre et l'esprit et le sens.
Une nuit que, malgré le plus beau clair de lune, Le rossignol dormait sans peur ni honte aucune. Car il se couchait tôt, comme un bon ouvrier Qui devance le jour sans se faire prier, La vigne, ce soir-là, d'une mouche piquée. Et de son humeur folle encor plus attaquée. Jalouse, ou par caprice ou par semblant d'amour, Se dit qu'au beau dormeur elle joûrait un tour. Rampant le long du bord, la mauvaise s'approche, Et, déployant son rets, la voilà qui s'accroche Aux branchages touffus, arrondis en berceau Sur le chanteur ailé dormant près du ruisseau.
434 CAMPAGNE Ecartant doucement les feuilles, la coquette Se glisse, et s'insinue, et l'observe, et le guette. Puis, sûre du moment, laisse couler tout beau Son fil, comme un pêcheur sa ligne au fond de l'eau, Le guide vers le nid à l'étroite embrasure, Le tient d'aplomb, le tord, le replie, et mesure Juste le peu d'espace, et sous l'oiseau dormant. Gardant de le toucher, finement, finement, Avance : le dormeur secoue un peu son aile, Mais sans en retirer son bec ni sa prunelle ; Et la traîtresse, enfin, lui passe autour du cou Son long fil recourbé, comme on passe un licou. Il s'éveille, il se tâte, il cherche à l'aveuglette. Veut fuir ; mais il se sent pris à la cordelette. Il se tait; il écoute... et de tout son essor S'enlève ; mais dans l'ombre on le retient encor. Il chante alors, il dit sa chanson la plus belle. Prie, accuse, gémit ; mais s'en rit la cruelle ! Et de nœuds redoublés, de tout un réseau vert Le nid, comme le maître, est bientôt recouvert.
Le pauvre prisonnier mordit en vain sa cage ; En vain l'aube éveilla tous les nids du bocage : Point de porte 1 Le jour allait même baissant. Lorsque la vigne enfin le tint quitte ; et passant A de nouveaux exploits, toujours folle et rusée. Dressa d'autre côté son piège et sa visée. Si bien qu'elle s'éprit d'un jeune sansonnet Qui chantait sans rien dire, et qui déraisonnait.