AURORE PRINTANIÈRE
Dès lors le rossignol, ne croyant plus en elle, S'en méfie : il dort moins pour mieux garder son aile. Quand la terre est dans l'ombre, et que Fétoile luit, Levant la tête au ciel, il chante aussi la nuit.
Mon père, maintes fois, riant de ma demande, M'a conté cette histoire à la veine romande.
AUKOKE PKÏNTANÏÈKE
(Inédit.)
La Fée en sa montagne Redanse au coin du bois.
Son Sylphe l'accompagne Et, d'une douce voix. Il chante en vieux langage A l'écho de l'alpage :
Leis niollez van d'avau ; Devêtion lo sel au \
Partez, dernières ombres !
Les cieux nous sont rendus.
Reployez ces jours sombres Sous votre aile étendus.
^ Les nuages vont en aval (signe de beau) ; ils découvrent le soleil.
De roses, jeune et blonde, L'Aurore ceint le monde.
Leis niollez van d'avau; Dévêt ion lo sélati.
Laissons fuir notre voile Au gré d'un souffle pur.
Le matin nous dévoile Les cimes dans l'azur.
L'âme est joyeuse et pleine De cette fraîche haleine, Leis niollez van d'avau; Devêtion lo sélau.
La barque, aux flots légère.
Suit le bord fleurissant.
La blonde primevère Nous sourit en passant.
Salut, ô fleurs nouvelles, Couronne pour nos belles !
Leis niollez van d'avau ; Devêtion lo sélau.
Sur la cime empourprée Le soleil parvenu.
Dans la mer éthérée S'élance rouge et nu ; Puis, nageur intrépide, Fend l'océan du vide.
Leis niollez vaii d'avau; Devêtion lo sélau.
ÉPISODE
ÉPISODE
Nos héros s'appelaient non Lucile et Léon ; Hélas ! tout simplement Judith et Gédéon, Etant nés l'un et l'autre en un vallon paisible Où l'on en est encore à consulter la Bible.
Judith et Gédéon, dis-je, se regardaient [daient. Dans les chemins, les champs, mais point ne s'abor- II était grand et fort, elle, un beau brin de fille ; Elle le trouvait beau, lui la trouvait gentille; Mais le malheur était qu'ayant déjà du bien. Lui voulait Faugm enter, et qu'elle n'avait rien. Rien : un jardin pourtant, quelques ruches d'abeilles Aux grappes d'un brun d'or à ses cheveux pareilles. Abeilles dans les prés, jeune fille au jardin Travaillaient tout le jour à grossir leur butin.
Nul ne le savait mieux que Gédéon lui-même. Dont les prés entouraient, de leur frontière extrême, Ce jardin tout pommé de choux et de choux-fleurs. Comme on n'en trouve pas bien fréquemment ailleurs.
Contre la palissade un treihis d'églantines En faisait un fourré de roses et d'épines. Qui du côté des prés en défendait l'accès. Tenter une escalade eût été sans succès. Gédéon, cependant, la chose était fort claire. Non loin de cet enclos avait toujours affaire.
43 s CAMPAGNE
Et quand il fauchait là, c'était si lentement Qu'il n'y faisait d'une heure un andain seulement. Jamais sa faux n'était assez bien aiguisée ; Jamais jusques au sol l'herbe assez bien rasée ; Ce qui n'empêchait pas le pauvre Gédéon De changer de couleur comme un caméléon, Et de pensée aussi, se disant dans son âme Tantôt : « Oui, ce serait une gentille femme ; » Tantôt : « Mais elle n'a que ce petit jardin. :> Et se craignant lui-même, il s'en allait soudain.
Un jour qu'il était là, l'œil à travers la haie,
Voulant, ne voulant pas de remède à sa plaie,
Il entendit ces mots : « Ah! le maudit essaim !... »
Soit qu'ils fussent ou non prononcés à dessein,
Gédéon, regardant, voit Judith entourée
D'un vol tourbillonnant de la tribu dorée.
Longeant la palissade, il atteint le rucher,
Hésite, mais enfin ose s'en approcher.
« La reine, dit Judith, est là sur mon épaule, »
Il la prend, il la porte aux branches d'un vieux saule
Qui se trouvait tout près, au coin de son verger,
Et le nouvel essaim va bientôt s'y ranger.
Quoique ne craignant plus les abeilles mutines,
Judith, vermeille encor, mieux que ses églantines,
Ramenant de la main, sur son front, les cheveux
Qui s'étaient échappés en une mèche ou deux.
Lui dit à moitié bas, mais point interloquée :
« Je crois bien que sans vous elles m'auraient piquée. »
ÉPISODE 439
Elle lui souriait, muet rem er ciment,
Et lui tendit la main, qu'il serra longuement.
Mais il ne revint plus longer la palissade. Il semblait se cacher, taciturne et maussade. Les voisins se disaient : « Il a je ne sais quoi, » Et Judith : « C'en est fait, il ne veut pas de moi. » Orpheline sans aide et que chacun soupçonne. Un jour elle partit, sans rien dire à personne, Affermant son jardin, son chalet pour deux ans. Oubliée : on peut Fêtre aussi des paysans.
On crut qu'elle avait pris du service à la ville. Sur elle Gédéon seul n'était pas tranquille. En arpentant son pré, toujours vers le jardin, Toujours il remontait de gradin en gradin. Sous la haie il venait s'asseoir et, sur la pente, Restait là quelquefois jusqu'à la nuit tombante. Un soir qu'assis par terre il rebattait sa faux. Comme cela se fait à petits coups égaux. Et qu'il la martelait, ainsi que ses pensées, Par l'acier résonnant vaguement cadencées : — « O Judith ! pensait-il, tu n'avais pas de bien, » Mais que me fait sans toi, que m'importe le mien?... » O Judith!... suis-je donc assez lâche, assez bête » De ne pouvoir chasser ce nom-là de ma tête ? » O Judith !... » Et ce nom, il le pensa si haut Qu'une voix répondit : « Gédéon î... » En sursaut Il se tourne, il se dresse, et voit entre-bâillée La haie où souriait, autre rose mouillée,
Judith sous les rosiers s'avançant de son mieux, La rosée et les pleurs se mêlant dans ses yeux.
— « Gédéon, vous m'avez, reprit-elle, appelée. » Et lui, d'une voix basse, hésitante, troublée :
— « Sans doute, je pensais... je ne pense qu'à vous. » Elle lui fit encore un sourire assez doux ;
Puis reprenant : « Jadis j'eusse été bien contente, » Car je viens d'hériter, l'autre mois, d'une tante » Demeurant à Genève, et dont nul ne savait » Plus rien depuis longtemps, si même elle vivait. » Par mon travail aussi, j'ai gagné quelque chose... » Comme pour respirer, elle fit une pause. Mais reprit aussitôt : « Car j'aime travailler, » Et quand je ne fais rien, je commence à bâiller... » Autrefois... mais l'argent ne nous vient pas à l'heure » Qui pour en disposer nous serait la meilleure... » On m'eût prise pour moi, lorsque je n'avais rien, » Mais, hélas ! à présent, ce serait pour mon bien. » Le regardant toujours, elle s'est arrêtée. Et lui : « Parole dure autant que méritée ! » Fait-il, en s'éloignant déjà de quelques pas.
— « Gédéon! revenez, ne vous en allez pas. »
Et dès le lendemain les abeilles aux roses Bourdonnèrent tout bas toutes sortes de choses. « En se disant adieu. Ton s'était embrassé, » Et le jour de la noce était déjà fixé. »