‹ Œuvres choisies;Chapitre 17 sur 194 · CHANSONS · texte numérisé non relu

CHANSONS

POUR LA FÊTE DE MON PÉRE

Poète aux rimes faciles, Ne vante plus dans tes vers Des champs les loisirs tranquilles":

Ce sont des rêves amers !

Vous qui dans une chaumière Placez toujours le bonheur ,

Vous n'y voyez pas votre père...

Plaignez le pauvre laboureur!

A peine de la nature L'aube annonce le réveil , Qu'il doit de sa couche dure Secouer le lourd sommeil.

Voyez sa tête inclinée Du midi braver l'ardeur.

Oh! qu'elle est longue sa journée î Plaignez le pauvre laboureur !

LA FAMILLE

Les moissons, douce espérance ,

Venaient réjouir ses yeux.

De l'orage l'aile immense

A soudain voilé les cieux.

La grêle, ouvrant ses colonnes ,

Hâche un florissant labeur.

Les champs ont perdu leurs couronnes , Plaignez le pauvre laboureur !

Lorsque l'hiver sur la terre

Etend un réseau glacé ,

Au coin d'un feu solitaire

Le villageois s'est placé.

Par la porte mal fermée

Le vent souffle avec fureur.

Triste en sa chaumière enfumée , Plaignez le pauvre laboureur !

Nous aimer, ô notre père , Nous recevoir dans tes bras , Voilà tout ton sort prospère , Ton seul plaisir ici-bas.

Tu n'as eu, dès ta jeunesse, Que fatigue et que douleur.

Cessez enfin, jours de détresse ,

Car il est vieux, le laboureur !

Eysins, 1828.

CHANSONS POUR LA FETE DE MON PERE

Nos bouquets viennent un peu tard :

Dérouté de ton habitude, Je crois que tu sentais à part

Un peu d'inquiétude.

Rassure-toi : nous voici tous ; Il n'est plus rien qui nous arrête.

D'ailleurs tu sais bien que pour nous

Tous les jours (bis), c'est ta fête.

Que nous fait le calendrier?

On y voit plus d'un personnage Trop grand pour notre humble foyer,

Trop grand pour le village.

Si Dieu nous couvre de sa main , S'il nous soutient dans la tempête , En cet instant comme demain ,

Tous les jours, c'est ta fête.

Quand, le soir, nous sommes autour De la table gaie et frugale , Et qu'après les travaux du jour

Ton vin blanc nous régale ; Quand nous devisons longuement , Malgré le sommeil qui nous guette , C'est ta fête, en ce doux moment ,

Tous les jours, c'est ta fête.

LA FAMILLE

Ici, ne comptons que sur nous :

A Dieu seul adressons nos plaintes.

Le monde, égoïste et jaloux ,

N'a que des larmes feintes.

En silence, il nous faut semer Au moins quelques fleurs pour ta tête.

S'il ne s'agit que de t'aimer ,

Tous les jours, c'est ta fête.

La nuit rafraîchit le feuillage Où le vent aime à sommeiller.

Et la fontaine du village Est toute seule à gazouiller. > Dans une obscurité paisible Chaque maison s'ensevelit.

Mon père a refermé la Bible.

Qu'il dorme bien! Anges, gardez son lit!

Avant le jour, quand la rosée Sème au loin son tremblant cristal , J'entends déjà sous ma croisée Mon père et son pas matinal; Mais quand midi flétrit la rose , Brûle nos prés et les pâlit.

Mon père en silence repose :

Qu'il dorme bien î Anges, gardez son lit î

CHANSONS POUR LA FETE DE MON PERE

Oui, quand inondé par l'orage , Il revient des monts ou des bois ; Quand fatigué du labourage , Il sourit au bruit de nos voix ; Possesseurs des fleurs immortelles Et des deux où tout s'accomplit, Venez, et de vos blanches ailes Couvrez mon père. Anges, gardez son lit!

Les jours marchent, le siècle avance , Portant dans son sein l'avenir.

Tout l'univers est en souffrance:

On l'entend sourdement gémir.

A notre table de famille ,

S'assied aussi l'effroi grave et pieux.

Ah ! quand déjà la foudre brille ,

Tenons-nous bien sur la route des ci eux!

L'homme copie et recopie Chartes et lois, tout ce qu'il put rêver ;

Oubliant quel crime il expie , Il ne veut plus que lui pour se sauver.

Mais Rome et l'Asie et la Grèce Ont vu tomber faux sages et faux dieux. Ne buvons pas à ce fleuve d'ivresse ; Tenons-nous bien sur la route des cieux !

LA FAMILLE

Du fond de l'Orient s'élance

Un sombre messager de mort.

Des vastes ailes qu'il balance,

Déjà vers nous penche le bord.

La guerre, un instant attiédie , S'enflamme et bout à flots plus furieux.

A la lueur de l'incendie , Tenons-nous bien sur la route des ci eux!

Chaque journée est prophétique ,

Chaque moment est solennel.

Loin du théâtre politique , On sent aussi le bras de l'Eternel.

Quand la grêle aux balles glacées

Ecrasait les champs, à nos yeux.

Que répétaient nos secrètes pensées?...

— Tenons-nous bien sur la route des cieux !

Pourtant une main paternelle

A l'orage cacha nos blés ?

Nous avons pu retourner la javelle.

Aux jours si purs dont Dieu nous a comblés. Et, chaque soir, dans la grange sonore, Des chars pesants gémissaient les essieux. Lorsque, irrité, Dieu nous bénit encore , Tenons-nous bien sur la route des cieux!

Oui, mon père, toi dont la vie Fut si rude dès le matin , Le soir, ton oreille ravie Du ciel entend l'appel lointain.

CHANSONS POUR LA FETE DE MON PERE

Les doux accords de cet hymne suprême , De jour en jour, nous arriveront mieux. Suivons la voix du berger qui nous aime , Tenons-nous bien. sur la route des cieux!

Que ma prière et mon cantique , Vers celui d'où vient tout secours , S'élèvent de ce toit rustique Où mon père abrite ses jours !

Il voit se flétrir ses années , Sans qu'il ait des destins meilleurs. Si le travail les a fanées, Elles reverdiront ailleurs.

Comme des feuilles dans leur sève, Loin de l'arbre que nous aimons , Le souffle de Dieu nous enlève Et nous disperse sur les monts.

Mais ce vent rude et salutaire Nous pousse en des abris meilleurs.

Quand il aura mûri la terre , Nous serons tous ensemble ailleurs.

Verger de mon père , ô prairie Qu'enlace un ruisseau caressant, Le long de ta rive chérie Tu ne me vois plus qu'en passant î

LA FAMILLE

Il est des campagnes plus belles , Des prés plus émaillés de fleurs , Des champs aux moissons éternelles, Dont nous hériterons ailleurs.

Chaque jour de notre voyage Doit fournir son pain pour le soir.

Nous ne pouvons pas sous l'ombrage Nous arrêter et nous asseoir.

Sur cette route étroite et dure , Dans la fatigue et les douleurs , Gardons nos âmes de murmure , Car nous serons riches ailleurs.

Oh oui! notre seule espérance, C'est du ciel que nous l'attendons.

Pauvres, seuls, ou dans la souffrance.

C'est au ciel que nous regardons.

Tombez, enveloppes mortelles , Vêtements de crainte et de pleurs î Un jour, il nous naîtra des ailes , Pour nous envoler tous ailleurs.

Quand je repense à mon jeune âge, Sur le front de ce doux matin Je vois planer l'épais nuage Où grondait notre noir destin.

CHANSONS POUR LA FETE DE MON PERE

Les vents attisaient les tempêtes , L'éclair nous touchait en marchant ; Mais nous disions, courbant nos têtes : Le ciel s'éclaircit au couchant.

Au couchant s'en va notre vie ; Cheminons, piétons oubliés !

Nous trouverons, après la pluie.

Du feu pour nos habits mouillés.

L'aube a fui; mais le soir, sans doute, Plus pur, plus calme, et plus touchant , Viendra réjouir notre route; Le ciel s'éclaircit au couchant.

Ainsi réconfortant nos âmes ,

Nous allions, sans trouver, hélas !

Ni foyer aux joyeuses flammes ,

Ni solide abri pour nos pas.

Monts et vaux s'effaçaient sous l'ombre.

Seuls, dans l'angoisse, et trébuchant ,

Nous ne disions que d'un air sombre :

Le ciel s'éclaircit au couchant.

Puis, un vent pur calma l'orage , Sécha nos pleurs; et le soleil.

Pour nous entr'ouvrant le nuage , A l'espoir redonna l'éveil. Le ciel, d'où naît ce vent propice.

D'où ce rayon luit, nous cherchant, Le ciel, tout amour et justice , Le ciel s'éclaircit au couchant.

LA FAMILLE

Mais la famille voyageuse N'est pas au bout de son chemin.

La nue est restée orageuse ; Le bâton tremble en notre main.

Souvent lassés, sans confiance, A tout buisson nous accrochant.

Pourtant notre route s'avance :

Le ciel s'éclaircit au couchant.

Vous qui marchez à notre tête.

Mon père et ma mère, voyez:

Toujours, quelques bouquets de fête Dans l'herbe naissent à nos pieds.

La foi, pour nos cœurs qu'elle assure , De la terre les détachant, Ouvre les airs et les épure ; Le ciel s'éclaircit au couchant

Il est une heure où se dévoile La vie avec son vrai sentier , Où le ciel n'a plus qu'une étoile , Dieu, qui l'éclairé tout entier !

C'est l'heure fatale qui sonne Pour le juste et pour le méchant :

Alors, plus d'ombres pour personne !

Le ciel s'éclaircit au couchant.

Le soleil de nos jours s'élève.

Chaque an nouveau l'appesantit:

Il redescendra comme un glaive Que son fourreau sombre engloutit.

CHANSONS POUR LA FETE DE MON PERE 69

La mort, devant qui l'homme tombe , Vers nous aussi vient en fauchant. Que la paix soit sur notre tombe !

Le ciel s'éclaircit au couchant.

Oui, je le sais, mes chansons, tu les aimes ! Tu fis toujours un accueil paternel A ces enfants, pourtant toujours les mêmes , Seuls petits-fils que t'ait donnés le ciel. Autour de toi famille harmonieuse.

Chantant sous l'âtre ou parlant dans les airs. Leur voix est tendre au- moins, sinon joyeuse: Tu la connais, toi qui relis mes vers.

Ah î puisse-t-elle, écho de ma pensée, Partout te suivre, aux prés, aux champs voisins , Dans la forêt par le vent balancée , Ou près du cep couronné de raisins!

Et ton aurore et tes vieilles campagnes ; Et leurs combats, qui croisaient feux et fers Sur le rebord d'un sentier de montagnes ; Tu t'en souviens, quand tu relis mes vers.

Songeant ainsi, tu revois, comme une ombre , Des jours éteints briller le souvenir:

Frères et sœurs, leurs jeux et le temps sombre, Projets d'étude et projets d'avenir ,

LA FAMILLE

Ma chambre blanche oti remontait ma mère Quand l'éveillaient la pluie et les éclairs ; Et mes ennuis, leur plainte dure, amère ; Et ton espoir en reHsant mes vers.

O d'un enfant premiers jours, douce vie, Age sacré, des parents seul trésor, Quand, sous leur aile attentive et ravie, Du jeune oiseau dormait le vague essor ! L'espace enfin vient tenter son audace.

Un vent d'été l'entraîne dans les airs... Au nid du moins on m'a gardé ma place , A ton côté, toi qui relis mes vers.

Fiers ennemis redoutés du poëte, O critiqueurs ! ne vous étonnez point Si j'ai chanté pour mon père, et souhaite Ne jamais être en défaut sur ce point. C'est lui qui fut pour mon âme saisie. Quand j'essayai la lyre aux tons divers. Premier amour, première poésie...

Et c'est aussi lui qui relit mes vers.

Eysins, 1834.

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