LA MI-ÉTÉ DE
Adieu, cités ; adieu, palais, Et le grand monde et ses valets !
Je leur préfère nos chalets Pour châteaux en Espagne.
Voici la montagne !
Voici les troupeaux !
Gagne, mon cœur, gagne
Enfin le repos !
Ici, sous les hautes parois.
Plus rien que l'alpe entre les bois, Où du torrent la grande voix Seule nous accompagne.
Voici la montagne ! etc.
Ici, loin du rire moqueur, -L'oubli d'un monde où notre cœur, Toujours vaincu, jamais vainqueur, Fait sa triste campagne.
Voici la montagne ! etc.
Mais dans les airs quelle terreur !
Deux aigles noirs, luttant d'horreur, .Se sont saisis avec fureur, La France et l'Allemagne.
Voici la montagne ! etc.
"Tandis que l'Europe en suspens Ne voit que pièges, guet-apens.
Et que l'on joue à nos dépens
MONTAGNE
Au jeu de Charlemagne, Voici la montagne ! etc.
Tandis que les pauvres soldats^ Tuant, tués, marquant le pas, Courent ainsi, vaillants forçats Dont la Gloire est le bagne, Voici la montagne ! etc.
Prions pour ceux qui vont souffrir, Prions pour ceux qui vont mourir, Et puisse la Paix refleurir Au loin dans la campagne !
Voici, la montagne ! etc.
Et nous, soyons reconnaissants De nous voir tous ici présents.
L'aïeul, malgré ses pas pesants, L'époux et sa compagne.^
Voici la montagne !
Voici les troupeaux !
Gagne, mon cœur gagne
Enfin le repos !
Gryon, juillet-août 1870
LA TAVEYANNE
LA TAVKYANNX
(Chanson de mi-été, pour la jeunesse de Gryon, sur l'air : Cent fois dans la forêt j'ai chassé sans rien prendre.)
Voici la Mi-Eté, bergers de nos montagnes, Compagnons et compagnes, Que ce jour soit fêté!
Voici la Mi-Eté.
Nous autres montagnards avons aussi nos fêtes, Le ciel bleu sur nos têtes, Fiers de nos fiers remparts.
Nous autres montagnards.
Allons, jeunesse, allons, la danse vous appelle, Que chacun ait sa belle.
Sa rose des vallons !
Allons, jeunesse, allons !
Les roses de nos monts seules n'ont point d'épines : Telles, douces et fines.
Celles que nous aimons, Les roses de nos monts.
Peut-être bien après quelques quartiers de lune, On en voit pousser une, Qui pique, même exprès.
Peut-être bien après.
484 MONTAGNE
Avant qu'il soit trop tard, avant que l'on en glose, Sourions à la rose.
Avant qu'elle ait son dard, Avant qu'il soit trop tard.
Les hommes sans défaut se font-ils mieux connaître ? Ils sont encore à naître ; Cherchez bien loin, bien haut.
Les hommes sans défaut.
Nous n'en irons pas moins, bons maris, bonnes femmes, Sans nous chanter des gammes.
Ensemble aux champs, aux foins, Nous n'en irons pas moins.
En attendant le jour de nous mettre en ménage. Dansons sur notre alpage.
Et chantons tour à tour En attendant le jour.
Notre salle de bal est la verte pelouse ; Si le ciel nous jalouse, L'étable n'est point mal Pour la salle de bal.
Les filles, les garçons à tourner se hasardent. En tournant se regardent ; On connaît ces façons Des filles, des garçons.*
LA TAVEYANNE
Les yeux noirs, les yeux bleus, et le petit sourire, Tout muet pour tout dire.
Ont commencé leurs jeux.
Les yeux noirs, les yeux bleus.
Plus d'un regarde aussi qui n'est pas de la danse ; Mais il rêve en silence Que jeune il vint ici.
Lui donc regarde aussi.
Son matin devient soir, la vieillesse est prochaine. Et seul le vin du Chêne Parfois lui fait revoir Son matin dans le soir.
Ainsi nous de Gryon, dansons en Taveyanne, Comme ceux de Lausanne Dansent sur Montbenon ; Ainsi, nous de Gryon.
Et nous avons encor Anzeinde et d'autres salles Aux parois colossales, Aux tapis de fleurs d'or.
Et plus d'une autre encor.
Nous ne t'oublions pas, ô terre de nos pères. A toi, des jours prospères.
Et nos cœurs et nos bras !
Nous ne t'oublions pas.
486 MONTAGNE
Aux monts la liberté suspend toujours son aire, Où gronde son tonnerre Des peuples écouté.
Aux monts la liberté !
Un aigle rouge et blanc s'est posé sur l'arête, Sur la plus haute crête ; C'est notre oiseau vaillant, Notre aigle rouge et blanc.
Helvétie est son nom, voilà comme il s'appelle. Ce vieil oiseau, rebelle Aux fers dorés ou non :
Helvétie est son nom.
Toi qui règnes là-haut, plus haut que toute cime, Nourris l'oiseau sublime De l'air pur qu'il lui faut, Toi qui règnes là haut.
Veille dans ta bonté sur nos travaux rustiques. Sur nos fêtes antiques.
Même sur leur gaîté Veille dans ta bonté.
Et pour vous tous, amis, pères, enfants et mères. Non les folles chimères.
Mais les plaisirs permis, Qu'ils soient pour vous, amis!
ADIEU A TAVEYANNE 487
C'est un vieux chansonnier qui fit la chansonnette ; Sa voix n'est plus bien nette, Tout sec est son gosier ; C'est un vieux chansonnier.
Gryon, juillet 1869»
AmZXJ A TAVEYANNE
{A'r : Combien j'ai douce souvenance. — Inédit.)
D'un rayon blanc déjà s'anime, Chacune à son tour, chaque cime, Et le chamois serrant de près
L'abîme, Regagne en ses vallons secrets
L'air frais.
Nous, par les monts, de pente en pente Que l'on gravit, que l'on arpente.
Par le sentier qui mille fois
Serpente, Chalets, nous voici sous vos toits
De bois.
Chalets fameux de Taveyanne, Chalets cachés à l'œil profane Dans le haut cirque où le granit.
Qui plane.
Laisse au troupeau que Dieu bénit,
Ce nid.
MONTAGNE
Le soir, quand le soleil les dore, Leur bois rouge est plus rouge encore^. Et les clochettes du troupeau,
Sonore, Font tressaillir à ce tableau
L'écho.
Adieu, grand cirque aux marches vertes^ De fleurs d'azur toutes couvertes î Que n'ai -je encor mes jeunes pas
Alertes !
Mais à présent je reste, hélas I
Au bas.
Au bas de la haute prairie Qui monte au ciel et s'y marie.
Et là ma voix, tremblante un peu^ S'écrie :
Adieu, grand cirque au dôme bleu,,, Adieu !
APPENDICE
L'impression de ce volume touchait à sa fin, lorsque nous avons trouvé dans le Journal de Genève, à la date du lei" janvier 1879 et sous la signature de Juste Olivier, trois strophes qui ne figurent ni dans les recueils du poète , ni dans ses papiers. Olivier parle, dans la préface des Chansons lointaines, de quelques-unes de ses poésies, qu'il compare à de « folles brebis, » et qui, dit-il, « se sont si bien égarées que le berger lui-même ne saurait pas toujours où les aller reprendre. » Cette chanson de VAn qui fuit est, sans doute, une de ces folles brebis ; elle nous a paru digne d'être réintégrée au bercail.
(Les éditeurs.)
L'AN QUI rUïT
Un an qui fuit sonne sa dernière heure ;
Ecoutons !...
Lorsqu'en passant son aile nous effleure, En notre cœur serrons ce qui demeure, Du Dieu de paix la parole et les dons ;
Ecoutons!...
APPENDICE
J^entends la voix du Père qui nous aime :
Bon espoir !
Le temps s'écoule et la jeunesse même N'a qu'un moment ; mais un trésor suprême, L'amour de Dieu te reste jusqu'au soir ;
Bon espoir !
Aux sombres jours, même aux jours de l'orage,
Bon espoir !
Le soleil luit par delà le nuage, Et ses rayons, relevant ton courage.
Bientôt viendront éclairer le ciel noir :
Bon espoir î
APPENDICE