LES CERISES DE MA GRAND' MERE
Bien haut la grappe luisait-elle, Penchait-elle trop de côté?
Ma grand'mère tenait l'échelle Au bas, pour plus de sûreté.
Je vous laisse à penser la joie
De saisir le rameau flottant:
Non ! sur les hauts remparts de Troie,
Ulysse n'en eut pas autant !
Et maintenant que, solitaire.
Je vois grandir l'ombre, à mon tour.
L'ombre de mes pas sur la terre, Où cesse de grandir mon jour.
Lorsqu'au printemps, dans le feuillage,
Une cerise qui mûrit
Se penche à son dernier étage,
Et me défie et me sourit.
Je revois souvent ma grand'mère.
Avec ses yeux noirs, attristés.
Me suivant dans la vie amère.
Que j'essayais à ses côtés.
Je la revois ! Elle est assise A sa fenêtre où, du jardin.
Le long de la muraille grise.
Montent ses fleurs, son romarin.
J'arrive, j'entre: elle me presse Dans ses vieux bras si caressants.
112 ■ LA FAMILLE
Et m'interroge avec tendresse, Et m'inspecte dans tous les sens.
M'a-t-on grondé dans la semaine?
Suis-je propre, doux et soumis?
Ou bien, quel lutin se démène Dans ma cervelle et mes habits?
Ainsi disant, on s'achemine, Elle à pas lents, mais droite encor; Et nous prenons, de la cuisine, Par l'obscur et long corridor.
Voici la cour, voici la grange.
L'échelle est là, dans ce recoin.
Nous la dressons: elle l'arrange Avec grand'peine, avec grand soin.
Je pose un pied, puis l'autre, et saute Un échelon..., j'en saute deux.
Plus la cerise est rouge et haute, Plus je l'appelle et je la veux.
Je m'élance, je tiens le faîte.
Je plonge au loin sur les prés verts, Et je sens sur ma jeune tête.
Pour couronne, les cieux ouverts.
Plus haut ! plus haut ! la terre est belle. Je la domine, j'en suis roi....
Mais tout à coup tremble l'échelle.
Et mon rêve tombe avec moi.
Eysins, 1844.
LES BŒUFS
Lx:s BŒurs
(A mon frère.)
Ah ! le beau temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
Mon frère, bien souvent j'y pense !
Non, pourtant, plus souvent que toi, Qui, j'en suis sûr, dis comme moi, De nos vieux souvenirs d'enfance:
Ah! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Dans les grands jours de labourage, Quand ils avaient bien retourné Le dur sillon, bien cheminé, On les mettait au pâturage,
Ah! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Nous étions là, sous un grand chêne, Allumant le feu du bouvier : Une pierre était le foyer; Le bûcher, la forêt prochaine.
Ah ! le bon, le temps heureux,
Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
LA FAMILLE
Notre cellier, faut-il le dire,
Helas! c'étaient — fait trop certain! —
C'étaient les arbres du voisin....
Je ne puis y penser sans rire.
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Aussi, pourquoi, loin de sa vue, A l'aventure, au bout du champ, Ses arbres venaient-ils cherchant Nos cailloux qui cherchaient la nue ?
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs?
Ou bien, ma foi ! dans l'ombre noire, Sus! à l'assaut! c'est plutôt fait.
Raisonnement suivi d'effet.
Je raisonnais, mais, dit l'histoire....
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
Je raisonnais : mais la pratique Était ton fort. Sur le gazon Poires et pommes à foison.
Venaient répondre à ma logique.
Ah! le bon temps, le temps heureux. Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
LES BŒUFS
De ton pied nu le rameau frêle Sentait le contact vigoureux, Discret pourtant, et doucereux.
Pour que sans bruit tombât la grêle.
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Ces beaux grêlons, c'est toi, mon frère, Ces grêlons d'or, qui les lançais:
Moi, pour ma part, je m'amusais Seulement à les prendre à terre.
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand la nuit, nous gardions les bœufs !
Et vite, vite de la haie Trouant, sautant le vert rempart.
Nous détalions comme un renard Qui de son coup tremble et s'effraie.
Ah! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
L'œil bas, il fuit dans les ténèbres; La poule prise, il en a peur, Il la plaint même et, dans son cœur, Lui fait des oraisons funèbres.
Ah ! le bon temps, le temps heureux.
Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
LA FAMILLE
Ce néanmoins, renard la mange,
Renard la mange bel et bien.
Le cœur de l'homme, j'en convien,
— Et des renards, — est bien étrange î
Ah! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
Petits renards, à notre gîte, A notre rustique bivac, Quand nous avions poires au sac, Ainsi nous chantions leur mérite.
Ah ! le bon temps, le temps heureux.
Quand, la nuit, nous gardions les bœufs!
Et puis, artistement grillées Sous la cendre, bien mieux qu'au pot!
Oh! — pour tout dire d'un seul mot : — Pommes de terre charhouillées!
Ah! le bon temps, le temps heureux.
Quand la nuit, nous gardions les bœufs î
Le mot n'est pas académique; Alors, je m'en souciais peu.
Depuis, j'ai vu bien autre jeu.
Car je fus aussi romantique.
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
LES BŒUFS 117
Et les grands bœufs, couchés dans l'herbe, En ruminant, nous regardaient:
Et leurs grands yeux nous répondaient; Et notre feu brillait, superbe.
Ah! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Et notre feu rendait plus sombre.
Le noir lointain des prés tournants ; Et le long des bois frisonnants Sa vapeur glissait comme une ombre.
Ah ! le bon temps, le temps heureux.
Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Dans notre âme simple et ravie.
Nous ne savions pas que les bœufs Deviennent parfois dangereux, Qu'on en garde toute sa vie.
Ah! le bon temps, le temps heureux.
Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
Le ciel était pur et sans voile.
La lune blanche, se levant, Comme nous veillait en rêvant.
Nous couchions à la belle étoile.
Ah ! le bon temps, le temps heureux, Quand, la nuit, nous gardions les bœufs !
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LA FAMILLE
LES ANIMAUX MALrAÏSANTS
(A mon fils Edouard.)
Mon enfant, la forêt profonde Nous entoure de toutes parts, Vaste forêt couvrant le monde.
Pleine de loups et de renards.
Vois-tu briller parmi les branches, Comme un éclair... regarde bien!...
Briller dans l'ombre ces dents blanches...
— Oîi, mon père?... oîi?... je ne vois rien.
Tu ne vois pas ces loups qui rôdent.
Guettant l'agneau dans le ravin.
Ni ces renards qui toujours fraudent L'œil du limier, tant soit-il fin ! Tu ne vois pas dans sa malice.
Avec son poison pour tout bien.
Cette vipère qui se glisse !,..
— Où, mon père?... oîi?... je ne vois rien.
Mais là tu vois, là, qui circule.
Cette fouine au hardi museau.
Faisant main basse, sans scrupule.
Au jeune nid d'un pauvre oiseau!
Qu'il était gai, sous la feuillée.
Des bois l'aimable musicien, Chantant dès l'aube à la veillée!
— Où, mon père?... oîi?... je ne vois rien.