DAMON I
N'entends-tu pas l'atroce rire
D'une hyène sur les tombeaux?
Le crocodile qui soupire,
Comme l'enfant, dans ses roseaux?
N'entends-tu pas au moins la pie
Qui se dit bon historien.
Et pense faire une œuvre pie?...
— Où, mon père?... où?... je ne vois rien.
Eh bien, tu ne tarderas guères.
Hélas ! trop tôt tu comprendras Les sots et les méchants vulgaires, Les petits, les grands scélérats.
Combien de gueules pantelantes, Libres, sans cage et sans lien.
Qui manquent au Jardin des Plantes !...
— Où, mon père?... où?... je ne vois rien.
BAMON
(Pour M"'" Caroline et Thérèse Olivier, à Givrins, en Suisse.)
Il est encor de par le monde Un vieux berger, nommé Damon, Qui de son troupeau fait la ronde, Mais ne lui fait pas de sermon :
Petit troupeau, toute sa joie.
Sa douce peine et son bonheur.
LA FAMILLE
Qu'il conduit, non d'un fil de soie, Mais bien d'un fil secret du cœur.
Il voit au loin sur la montagne.
Toujours grimpant sans y songer, Trop haut pour qu'il les accompagne, Deux chevrettes au pied léger.
Du regard ou de la pensée.
Jamais de vue il ne les perd; Même en marchant tête baissée.
Il les suit d'un œil très ouvert.
L'une, petite, à tête brune.
Se glisse dans tous les buissons.
Et s'y faufile, que pas une N'y met de plus gentes façons.
Elle en ressort toute inondée De feuillage aux mille senteurs:
Ainsi, du moins, dans son idée, La voit Damon sur ces hauteurs.
L'autre, plus grande, et moins folâtre, Mais l'œil aussi bien éveillé.
Debout sur la roche grisâtre, Ou sur le fin gazon mouillé.
De la petite fait la garde, Tout en pensant au vieux Damon, Resté là-bas, qui les regarde, Les mains jointes sur son bâton.