L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
•et cependant il faut qu'elle continue, bien qu'il ne lui reste plus rien à faire, donc nouvelle contradiction impossible à résoudre. Dès que nous avons compris — et personne, en définitive, ne nous a mieux aidés à cette compréhension que Hegel lui-même — que la tâche ainsi posée à la philosophie n'est autre que celle-ci, à savoir qu'un philosophe particulier doit réaliser ce que peut faire seulement toute l'humanité dans son développement continu — dès que nous comprenons cela, c'en est fini de toute la philosophie, au sens donné jusqu'ici à ce mot. On renonce dès lors à toute « vérité absolue », impossible à obtenir par cette voie et pour chacun isolément, et, à la place, on fait la chasse aux vérités relatives accessibles par la voie des sciences positives et de la synthèse de leurs résultats à l'aide de la pensée dialectique. C'est avec Hegel que se termine, d'une façon générale, la philosophie, d'une part, parce que, dans son système, il €n résume de la façon la plus grandiose tout le développement, et, d'autre part, parce qu'il nous montre, quoique inconsciemment, le chemin qui mène, hors de ce labyrinthe des systèmes, à la véritable connaissance positive du monde.
On comprend quel effet énorme ce système de Hegel ne pouvait manquer de provoquer dans l'atmosphère teintée de philosophie de l'Allemagne. Ce fut un triomphe qui dura plusieurs décades et ne s'arrêta nullement à la mort de Hegel. Au contraire, c'est précisément de 1830 à 1840 que l'« hégélianisme » régna le plus exclusivement, contaminant même plus ou moins ses adversaires. Ce fut précisément à ce moment que les conceptions de Hegel pénétrèrent le plus abondamment, sciemment ou non, dans les sciences les plus diverses, imprégnant également de leur ferment la littérature populaire et la presse quotidienne, d'où la conscience courante des « gens cultivés » tire sa nourriture intellectuelle. Mais cette victoire sur toute la ligne n'était que le prélude d'une lutte interne.
Toute la doctrine de Hegel laissait, nous l'avons vu, une place considérable pour les conceptions pratiques de parti les plus différentes. Et, pratiquement, dans l'Allemagne théorique de l'époque, il y avait avant tout deux choses : la religion et la politique. Ceux qui donnaient la plus grande partie au système de Hegel pouvaient être relativement conservateurs dans ces deux domaines ; ceux qui, par contre, considéraient la méthode dialectique comme l'essentiel pouvaient, tant au point de vue
religieux qu'au point de vue politique, appartenir à l'opposition la plus extrême. Hegel lui-même parut, malgré les éclats de colère révolutionnaires assez fréquents dans son œuvre, pencher somme toute davantage du côté conservateur. Son système ne lui avait-il pas coûté plus de « travail ardu de la pensée » que sa méthode. Vers la fin de la décade 1830-1840, la scission dans l'école hégélienne se manifesta de plus en plus nettement. L'aile gauche, ceux que l'on a appelés les « jeunes hégéliens », abandonnèrent peu à peu, dans la lutte contre les orthodoxes piétistes1 et les réactionnaires féodaux, morceau par morceau, cette réserve philosophique distinguée à l'égard des questions de l'actualité quotidienne brûlante, qui avait assuré jusque-là la tolérance et même la bienveillance de l'Etat à leur doctrine, et, lorsque, en 1840, la bigoterie orthodoxe et la réaction féodale absolutiste montèrent sur le trône avec Frédéric-Guillaume IV, l'on ne put éviter de prendre ouvertement parti. On continua encore à mener la lutte à l'aide d'armes philosophiques, mais non plus, cette fois, pour des buts philosophiques abstraits ; il s'agissait carrément de la destruction de la religion traditionnelle et de l'Etat existant. Et si, dans les Annales allemandes2, les buts finaux pratiques apparaissaient encore revêtus en grande partie d'un manteau philosophique, l'école jeune-hégélienne se révéla nettement, dans la Gazette rhénane de 1842, comme la philosophie de la bourgeoisie radicale montante, et elle n'avait plus besoin du manteau philosophique que pour tromper la censure.
Mais comme la politique était, à cette époque, un domaine très épineux, la lutte principale fut menée contre la religion. N'était-ce pas d'ailleurs, et notamment depuis 1840, indirectement aussi, une lutte politique ? La première impulsion avait été donnée par Strauss dans la Vie de Jésus (1835). Plus tard, Bruno Bauer s'opposa à la théorie qui y était développée sur la formation des mythes évangéliques en démontrant qu'un grand nombre de récits évangéliques ont été fabriqués par leurs auteurs eux-mêmes. La lutte entre ces deux courants fut menée sous
1 Piétisme, courant apparu en Allemagne au XVIIe siècle au sein de l'Eglise luthérienne. (N.R.)
2 Deutsche Jahrbiïcher fur Wissenschaft und Kunst, organe des jeunes hégéliens publié à Leipzig de 1841 à 1843 sous la direction de A. Ruge.et Th. Echtermeyer. (N.R.)