L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
le manteau philosophique d'un conflit entre la « conscience » et la « substance ». La question de savoir si les histoires miraculeuses de l'Evangile étaient nées au sein de la communauté au moyen de la formation de mythes, traditionnelle et inconsciente, ou si elles avaient été fabriquées par les évangélistes eux-mêmes, se transforma en la question de savoir si c'était la «substance» ou la «conscience» qui constituait la principale force motrice de l'histoire du monde. Et finalement vint Stirner, le prophète de l'anarchisme actuel — Bakounine lui doit beaucoup — qui dépassa la « conscience » souveraine à l'aide de son « unique » souverain1.
Nous n'insisterons pas sur cet aspect du processus de décomposition de l'école hégélienne. Ce qui nous importe davantage, c'est ceci : la masse des jeunes-hégéliens les plus résolus fut ramenée par les nécessités pratiques de leur lutte contre la religion positive au matérialisme anglo-français. Et ici ils entrèrent en conflit avec leur système d'école. Tandis que le matérialisme considère la nature comme la seule réalité, elle n'est dans le système de Hegel que l'« extériorisation » de l'Idée absolue, pour ainsi dire une dégradation de l'Idée ; en tout état de cause, la pensée est son produit intellectuel, l'Idée est ici d'élément primordial, dont est issue la nature, laquelle n'existe, d'une façon générale, que par suite de la dégradation de l'Idée. Et l'on se débattit tant bien que mal dans cette contradiction.
C'est alors que parut YEssence du christianisme2, de Feuerbaçh. D'un seul coup, il réduisit en poussière la contradiction, en replaçant carrément de nouveau le matérialisme sur le trône. La nature existe indépendamment de toute philosophie ; elle est la base sur laquelle nous autres hommes, nous-mêmes produits de la nature, avons grandi ; en dehors de la nature et des hommes, il n'y a rien, et les êtres supérieurs créés par notre imagination religieuse ne sont que le reflet fantastique de notre être propre. L'enchantement était rompu ; le « système » était brisé et jeté au rancart, la contradiction, n'existant que dans l'imagination, résolue. Il faut avoir éprouvé soi-même, l'action libératrice de ce livre pour s'en faire une idée. L'enthousiasme fut gé-
1 Engels fait allusion au livre de Max Stirner (pseudonyme de Kaspar Schmidt) l'Unique et sa propriété, publié en 1845. (N.R.)
2 Le livre de Feuerbach fut publié en 1841 à Leipzig. (N.R.)
néral : nous fûmes tous momentanément des « feuerbachiens ». On peut voir, en lisant la Sainte Famille, avec quel enthousiasme Marx salua la nouvelle façon de voir et à quel point — malgré toutes ses réserves critiques — il fut influencé par elle.
Même les défauts du livre contribuèrent à son succès du moment. Le style littéraire et même, par endroits, ampoulé, dans lequel il était écrit, lui assura un grand public, étant, malgré tout, quelque chose de vivifiant après les longues années d'hégélianisme abstrait et abstrus. On peut en dire autant de la divination exubérante de l'amour qui trouvait son excuse, sinon sa justification, face à la souveraineté de la « raison pure » devenue insupportable. Mais nous ne devons pas l'oublier, c'est précisément à ces deux faiblesses de Feuerbach que s'attacha le «vrai socialisme» qui, à partir de 1844, s'étant répandu comme une épidémie sur l'Allemagne « cultivée », remplaça la connaissance scientifique par la phrase littéraire, l'émancipation du prolétariat au moyen de la transformation économique de la production par la libération de l'humanité au moyen de l'« amour », bref, se plongea dans cette littérature et ce pathos sentimental écœurants, dont M. Karl Grlin fut le représentant le plus typique. Il ne faut pas oublier non plus que si l'école hégélienne était dissoute, la philosophie hégélienne n'avait pas encore été dépassée par la critique. Strauss et Bauer en avaient détaché chacun une de ses parties et la retournaient de façon polémique contre l'autre. Feuerbach brisa le système tout entier et le mit tout simplement de côté. Mais on ne vient pas à bout d'une philosophie en se contentant de la déclarer fausse. Et une œuvre aussi puissante que la philosophie de Hegel qui a exercé une influence aussi considérable sur le développement intellectuel de la nation, on ne pouvait pas s'en débarrasser en l'ignorant purement et simplement. Il fallait la « supprimer » dans son propre sens, c'est-à-dire en en détruisant la forme au moyen de la critique, mais en sauvant le nouveau contenu acquis par elle. Nous verrons plus loin comment cela se fit.
Mais, en attendant, la révolution de 1848 mit toute la philosophie de côté avec la même désinvolture dont Feuerbach avait usé envers Hegel. Et, par là, Feuerbach lui-même fut également relégué à l'arrière-plan.