‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 36 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

La grande question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle du rapport de la pensée à l'être. Depuis les temps très reculés où les hommes, encore dans l'ignorance complète de leur propre structure physique, et l'imagination excitée par des « rêves1 », en arrivèrent à cette conception que leurs pensées et leurs sensations n'étaient pas une activité de leur propre corps, mais d'une âme particulière, habitant dans ce corps et le quittant au moment de la mort — depuis ce moment, il leur fallut se forger des idées sur les rapports de cette âme avec le monde extérieur. Si, au moment de la mort, elle se séparait du corps et continuait à vivre, il n'y avait aucune raison de lui attribuer encore une mort particulière ; et c'est ainsi que naquit l'idée de son immortalité qui, à cette étape de développement, n'apparaît pas du tout comme une consolation, mais, au contraire, comme une fatalité contre laquelle on ne pouvait rien, et même souvent, chez les Grecs en particulier, comme un malheur véritable. Ce n'est pas le besoin de consolation religieuse, mais l'embarras, provenant de l'ignorance également générale, où l'on était, de ce qu'il fallait faire de l'âme, une fois admise survivante après la mort du corps, qui mena à la fiction ennuyeuse de l'immortalité personnelle. C'est d'une façon tout à fait analogue, par la personnification des puissances naturelles que naquirent les premiers dieux qui, au cours du développement ultérieur de la religion, prirent une forme de plus en plus extra-terrestre, jusqu'à ce que, enfin, au cours d'un processus naturel d'abstraction, je dirais presque, de distillation, les nombreux dieux, de pouvoir plus ou moins restreint et restrictif à l'égard les uns des autres, firent naître, dans l'esprit des hommes, la conception du seul Dieu exclusif des religions monothéistes.

La question du rapport de la pensée à l'être, de l'esprit à la nature, question suprême de toute philosophie, a, par consé-

1 Aujourd'hui encore règne chez les sauvages et les barbares inférieurs cette conception que les formes humaines qui leur apparaissent dans leurs rêves sont des âmes qui ont quitté pour un temps leur corps. C'est pourquoi l'homme réel est tenu pour responsable des actes que son apparition en rêve a commis contre ceux qui ont eu ces rêves. C'est ce que constata, par exemple, Imthurn, en 1884, chez les Indiens de la Guyane. (Note d'Engels.)

quent, tout comme chaque religion, ses racines dans les conceptions bornées et ignorantes de l'état de sauvagerie. Mais elle ne pouvait être posée dans toute son acuité et ne pouvait acquérir toute son importance que lorsque la société européenne se réveilla du long sommeil hivernal du moyen âge chrétien. La question de la position de la pensée par rapport à l'être qui a joué du reste un grand rôle également dans la scolastique du moyen âge, celle de savoir quel est l'élément primordial, l'esprit ou la nature — cette question a pris, à l'égard de l'Eglise, la forme aiguë : le monde a-t-il été créé par Dieu ou existe-t-il de toute éternité ?

Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport à la nature, et qui admettaient, par conséquent, en dernière instance, une création du monde de quelque espèce que ce fut — et cette création est souvent chez les philosophes, comme par exemple chez Hegel, encore beaucoup plus compliquée et plus impossible que dans le christianisme — ceux-là formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.

Originairement, les deux expressions : idéalisme et matérialisme, ne signifient pas autre chose que cela, et nous ne les emploierons pas ici non plus dans un autre sens. Nous verrons plus loin quelle confusion en résulte si on y fait entrer quelque chose d'autre.

Mais la question du rapport de la pensée à l'être a encore un autre aspect : quelle relation y a-t-il entre nos idées sur le monde environnant et ce monde lui-même ? Notre pensée est-elle en état de connaître le monde réel ? Pouvons-nous dans nos représentations et conceptions du monde réel reproduire une image fidèle de la réalité ? Cette question est appelée en langage philosophique la question de l'identité de la pensée et de l'être, et l'immense majorité des philosophes y répondent d'une façon affirmative. Chez Hegel, par exemple, cette réponse affirmative se comprend d'elle-même, car ce que nous connaissons dans le monde réel, c'est précisément son contenu conforme à l'idée, ce qui fait du monde une réalisation progressive de l'idée absolue, laquelle idée absolue a existé quelque part, de toute éter-

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