L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
nité, indépendamment du monde et même antérieurement à la naissance du monde. Or, il est de toute évidence que la pensée peut connaître un contenu qui est déjà, par avance, un contenu d'idées. Il est tout aussi évident que ce qui est ici à prouver est déjà contenu tacitement dans les prémisses. Mais cela n'empêche nullement Hegel de tirer de sa preuve de l'identité de la pensée et de l'être cette autre ^conclusion j^ue sa philosophie, parce que juste pour sa pensée, est désormais également la seule juste, et que pour que l'identité de la pensée et de l'être se confirme, il y a lieu que l'humanité traduise immédiatement sa philosophie de la théorie dans la pratique et transforme le monde entier selon les principes hégéliens. C'est là une illusion qu'il partage plus ou moins avec tous les philosophes.
Mais il existe encore toute une série d'autres philosophes qui contestent la possibilité de la connaissance du monde ou du moins de sa connaissance complète. Parmi les modernes, il faut mentionner Hume et Kant, lesquels ont joué un rôle tout à fait considérable dans le développement de la philosophie. L'essentiel en vue de la réfutation de cette façon de voir a déjà été dit par Hegel, dans la mesure où cela était possible du point de vue idéaliste ; ce que Feuerbach y a ajouté du point de vue matérialiste est plus spirituel que profond. La réfutation la plus frappante de cette lubie philosophique, comme d'ailleurs de toutes les autres, est la pratique, notamment l'expérience et l'industrie. Si nous pouvons prouver la justesse de notre conception d'un phénomène naturel en le créant nous-mêmes, en le produisant à l'aide de ses conditions, et, qui plus est, en le faisant servir à nos fins, c'en est fini de la « chose en soi » insaisissable de Kant. Les substances chimiques produites dans les organismes végétaux et animaux restèrent de telles « choses en soi » jusqu'à ce que la chimie organique se fut mise à les préparer l'une après l'autre ; par là, la « chose en soi » devint une chose pour nous, comme, par exemple, la matière colorante de la garance, l'alizarine, que nous ne faisons plus pousser dans les champs sous forme de racines de garance, mais que nous tirons bien plus simplement et à meilleur marché du goudron de houille. Le système solaire de Copernic fut, pendant trois cents ans, une hypothèse sur laquelle on pouvait parier à cent, à mille, à dix mille contre un, mais c'était, malgré tout, une hypothèse ; mais lorsque Leverrier, à l'aide des chiffres obtenus grâce à ce système, cal-
cula non seulement la nécessité de l'existence d'une planète inconnue, mais aussi l'endroit où cette planète devait se trouver dans le ciel, et lorsque Galle la découvrit ensuite effectivement1, le système de Copernic était prouvé. Si, cependant, les néo-kantistes s'efforcent en Allemagne de donner une nouvelle vie aux idées de Kant, et les agnostiques, en Angleterre, aux idées de Hume (où elles n'avaient jamais disparu), cela constitue, au point de vue scientifique, une régression par rapport à la réfutation théorique et pratique qui en a été faite depuis longtemps, et, dans la pratique, une façon honteuse d'accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant publiquement.
Mais, tout au long de cette période qui va de Descartes à Hegel et de Hobbes à Feuerbach, les philosophes n'ont nullement été, comme ils le croyaient, entraînés par la force de l'idée pure. Au contraire. Ce qui les a entraînés en réalité, c'a été surtout le progrès formidable et de plus en plus impétueux des sciences naturelles et de l'industrie. Chez les matérialistes, cela apparaît déjà à la surface, mais les systèmes idéalistes également se remplirent de plus en plus d'un contenu matérialiste et s'efforcèrent de concilier, du point de vue panthéiste, l'antagonisme de l'esprit et de la matière, de telle sorte qu'en fin de compte, le système de Hegel ne représente qu'un matérialisme renversé et d'une manière idéaliste d'après sa méthode et son contenu, renversé sur la tête.
On comprend dès lors que, dans sa caractéristique de Feuerbach, Starcke étudie d'abord la position prise par Feuerbach dans cette question fondamentale du rapport de la pensée à l'être. Après une courte introduction, où il expose la conception des philosophes précédents, notamment depuis Kant, dans une langue inutilement pleine de lourdeur philosophique et où Hegel, par suite d'une interprétation par trop formaliste de certains passages de ses œuvres, est jugé beaucoup trop sommairement, suit un exposé détaillé du cours du développement de la « métaphysique » feuerbachienne elle-même telle qu'il résulte de la succession des ouvrages correspondants de ce philosophe. Cet exposé est fait d'une façon appliquée et claire, dommage qu'il soit surchargé, comme tout le livre d'ailleurs, d'un ballast, qui n'était nullement partout inévitable, d'expressions philosophi-
1 II s'agit de Neptune, observé pour la première fois. (N.R.)