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L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

d'une conception essentiellement matérialiste de la nature, cela revient, en réalité, à considérer la chimie moderne comme étant la véritable alchimie. Si la religion peut se passer de son Dieu, l'alchimie peut également se passer de sa pierre philosophale. Il existe d'ailleurs un lien très étroit entre l'alchimie et la religion. La pierre philosophale a un grand nombre de propriétés quasi divines, et les alchimistes gréco-égyptiens des deux premiers siècles de notre ère sont pour quelque chose dans l'élaboration de la doctrine chrétienne, ainsi que le prouvent les données fournies par Kopp et Berthelot.

Tout à fait fausse est l'affirmation de Feuerbach que les « périodes de l'humanité ne se distinguent que par des changements d'ordre religieux. » De grands tournants historiques n'ont été accompagnés de changements d'ordre religieux que dans la mesure où entrent en ligne de compte les trois grandes religions mondiales : le bouddhisme, le christianisme et l'islamisme. Les anciennes religions de tribus et de nations qui s'étaient constituées d'une façon naturelle n'avaient aucune tendance au prosélytisme et perdaient toute capacité de résistance dès qu'était brisée l'indépendance des tribus et des nations ; chez les Germains, il suffit même pour cela du simple contact avec l'Empire romain en décomposition et avec la religion chrétienne universelle qui venait d'être adoptée par celui-ci, comme correspondant à sa situation économique, politique et idéologique. Ce n'est que pour ces grandes religions universelles, formées d'une façon plus ou moins artificielle, et notamment pour le christianisme et l'islamisme, que nous constatons que des mouvements historiques plus généraux portent une empreinte religieuse, et même dans le domaine du christianisme, cette empreinte religieuse est limitée, pour des révolutions d'une importance véritablement universelles, aux premières phases de la lutte émancipatrice de la bourgeoisie, entre le XIIIe et le XVIIe siècle, et ne s'explique pas, comme le croit Feuerbach, par le cœur de l'homme et son besoin de religion, mais par toute l'histoire antérieure du moyen âge, qui ne connaissait précisément d'autre forme d'idéologie que la religion et la théologie. Mais, lorsqu'au XVIIIe siècle, la bourgeoisie fut devenue suffisamment forte pour avoir, elle aussi, son idéologie propre, adaptée à son point de vue de classe, elle fit sa grande et décisive révolution, la Révolution française, en faisant exclusivement appel à des idées juridiques

et politiques, ne se souciant de la religion que dans la mesure où celle-ci était pour elle un obstacle. Mais elle se garda bien de mettre une nouvelle religion à la place de l'ancienne ; on sait comment Robespierre y échoua1.

La possibilité d'éprouver des sentiments purement humains dans nos rapports avec nos semblables nous est déjà aujourd'hui suffisamment gâtée par la société fondée sur l'antagonisme et sur la domination de classe, dans laquelle nous sommes obligés de nous mouvoir ; nous n'avons, par conséquent, aucune raison de nous la gâter encore davantage en élevant ces sentiments à la hauteur d'une religion. Et, de même, la compréhension des grandes luttes de classe historiques est déjà suffisamment obscurcie par la façon courante d'écrire l'histoire, notamment en Allemagne, sans que nous ayons encore besoin de nous la rendre complètement impossible en transformant cette histoire des luttes en un simple appendice de l'histoire de la religion. Déjà ici, il apparaît à quel point nous nous sommes aujourd'hui éloignés de Feuerbach. Ses « plus beaux passages » consacrés à célébrer cette nouvelle religion d'amour sont devenus aujourd'hui complètement illisibles.

La seule religion que Feuerbach étudie sérieusement est le christianisme, la religion de l'Occident, fondée sur le monothéisme. Il démontre que le Dieu chrétien n'est que l'image fantastique de l'homme. Mais ce Dieu est lui-même le produit d'un long processus d'abstraction, la quintessence d'un grand nombre de dieux antérieurs de tribus et de nations. Et, de même, l'homme, dont ce Dieu n'est qu'une image, n'est pas non plus un homme véritable, mais, lui aussi, la quintessence d'un grand nombre d'hommes réels, l'homme abstrait, par conséquent lui-même une image idéale. Le même Feuerbach, qui prêche à chaque page la sensualité, qui invite à se plonger dans le concret, dans la réalité, devient complètement abstrait dès qu'il en vient à parler d'autre chose que des relations purement sexuelles entre les hommes.

Ces relations ne lui offrent qu'un seul aspect : la morale. Et ici, nous sommes à nouveau frappés de la pauvreté étonnante de Feuerbach par rapport à Hegel. L'éthique de Hegel, ou doc-

1 II s'agit de la tentative de Robespierre d'instaurer la religion de l'« Etre suprême ». (N.R.)

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