‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 43 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

trine de la moralité, est la philosophie du droit et elle comprend : 1. le droit abstrait ; 2. la moralité ; 3. la morale, qui comprend, à son tour, la famille, la société civile, l'Etat. Autant la forme est idéaliste, autant le contenu est ici réaliste. Tout le domaine du droit, de l'économie, de la politique y est englobé, à côté de la morale. Chez Feuerbach, c'est exactement le contraire. Au point de vue de la forme, il est réaliste, il prend pour point de départ l'homme ; mais il ne dit absolument rien du monde dans lequel vit cet homme, aussi cet homme reste-t-il donc toujours le même être abstrait qui pérorait dans la philosophie de la religion. C'est que cet homme n'est pas né dans le sein de sa mère, il est éclos du dieu des religions monothéistes, aussi ne vit-il pas dans un monde réel, formé et déterminé historiquement ; il est bien en rapport avec d'autres hommes, mais chacun d'eux est aussi abstrait que lui-même. Dans la philosophie de la religion, nous avions au moins encore des hommes et des femmes, mais dans l'éthique, cette dernière différence disparaît également. A vrai dire, on rencontre bien à de longs intervalles chez Feuerbach des phrases comme celle-ci : « Dans un palais, on pense autrement que dans une chaumière ». — « Si tu n'as rien de substantiel dans le corps, ayant faim et étant dans la misère, tu n'as rien non plus de substantiel dans la tête, dans l'esprit et dans le cœur, pour la morale ». — « Il faut que la politique devienne notre religion », etc. Mais Feuerbach ne sait absolument rien faire de ces phrases, elles restent chez lui de simples façons de parler, et Starcke lui-même est obligé d'avouer que la politique était pour Feuerbach une frontière infranchissable et que « la sociologie était pour lui une terra incognito. ».

11 ne nous apparaît pas moins plat en comparaison avec Hegel dans sa façon de traiter l'antinomie du bien et du mal. « On croit dire une grande vérité, écrit Hegel, lorsqu'on dit : l'homme est naturellement bon, mais on oublie que l'on dit une plus grande vérité encore par ces mots : l'homme est naturellement mauvais ». Chez Hegel, le mal est la forme sous laquelle se présente la force motrice du développement historique. Et, à vrai dire, cette phrase a ce double sens que, d'une part, chaque nouveau progrès apparaît nécessairement comme un crime contre quelque chose de sacré, comme une rébellion contre l'ancien état de choses en voie de dépérissement, mais sanctifié par l'ha-

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bitude, et, d'autre part, que, depuis l'apparition des antagonismes de classes, ce sont précisément les passions mauvaises des hommes, la convoitise et le désir de domination qui sont devenus les leviers du développement historique, ce dont l'histoire du féodaiisme et de la bourgeoisie, par exemple, n'est qu'une preuve continue. Or, il ne vient pas du tout à l'esprit de Feuerbach d'étudier ce rôle historique du mal moral. L'histoire est, d'une façon générale, pour lui, un domaine peu agréable où il n'est pas à son aise. Même sa fameuse déclaration : « L'homme primitif issu de la nature n'était qu'un simple être naturel, ce n'était pas un homme. L'homme est un produit de l'homme, de la culture, de l'histoire », même cette déclaration reste chez lui complètement stérile.

C'est pourquoi ce que nous dit Feuerbach de la morale ne peut être qu'extrêmement pauvre. Le penchant au bonheur est inné chez l'homme et doit par conséquent constituer la base de toute morale. Mais le penchant au bonheur est soumis à un double correctif. Premièrement, du fait des conséquences naturelles de nos actes : le malaise suit l'ivresse, la maladie l'excès habituel. Deuxièmement, du fait de leurs conséquences sociales : si nous ne respectons pas le même penchant au bonheur chez les autres, ces derniers se défendent et troublent par là notre propre penchant au bonheur. Il en résulte que, pour satisfaire notre penchant, il faut que nous soyions à même d'apprécier d'une façon juste les conséquences de nos actes, et, d'autre part, d'admettre le même droit au penchant correspondant chez autrui. La restriction volontaire rationnelle en ce qui nous concerne nous-mêmes, et l'amour — toujours l'amour ! — dans nos rapports avec les autres constituent, par conséquent, les règles fondamentales de la morale de Feuerbach, dont découlent toutes les autres. Et ni les exposés les plus ingénieux de Feuerbach, ni les plus grands éloges de Starcke ne peuvent masquer la pauvreté et la platitude de ces quelques phrases.

Le penchant au bonheur n'est satisfait que très exceptionnellement et jamais à son avantage ou à l'avantage d'autrui si l'individu s'occupe de sa propre personne. Il exige, au contraire, des relations avec le monde extérieur, des sources de satisfaction, par conséquent, de la nourriture, un individu de l'autre sexe, des livres, des conversations, des discussions, de l'activité, des objets de consommation et de travail, etc. La morale de

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