L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
Feuerbach, ou bien suppose que ces moyens et objets de satisfaction sont donnés simplement à chaque homme, ou bien ne lui donne que de bonnes leçons inapplicables, elle ne vaut, par conséquent, pas un rouge liard pour ceux à qui ces moyens font défaut. Et c'est ce que Feuerbach lui-même déclare tout sèchement : « On pense autrement dans un palais que dans une chaumière. Si tu n'as rien de substantiel dans le corps ayant faim et étant dans la misère, tu n'as rien de substantiel non plus dans la tête, dans l'esprit et dans le cœur pour la morale.»
En est-il autrement du même droit au penchant au bonheur pour autrui ? Feuerbach posait cette revendication d'une façon absolue comme valant pour toutes les époques et dans toutes les circonstances. Mais depuis quand prévaut-elle ? Est-ce que, dans l'antiquité, il fut jamais question du même droit au penchant au bonheur chez les esclaves et les maîtres, et au moyen âge, chez les serfs et les barons ? Le penchant au bonheur de la classe opprimée n'a-t-il pas toujours été impitoyablement et « légalement » sacrifié à celui de la classe dominante ? Oui, dira-t-on, c'était immoral, mais actuellement l'égalité des droits est reconnue. Reconnue en paroles depuis et parce que la bourgeoisie s'est vue obligée, dans sa lutte contre la féodalité et au cours du développement de la production capitaliste, d'abolir tous les privilèges de caste, c'est-à-dire tous les privilèges personnels, et d'introduire d'abord l'égalité de l'individu en matière de droit privé, puis, peu à peu, en matière de droit civil et au point de vue juridique. Mais le penchant au bonheur ne vit que dans une mesure insignifiante de droits spirituels, et pour la plus grande part, de moyens matériels. Or, la production capitaliste veille à ce qu'il ne revienne à la grande majorité des personnes jouissant de l'égalité de droits que le strict nécessaire, et elle ne respecte par conséquent guère plus — quand elle le respecte — le penchant au bonheur de la majorité que le faisait la société esclavagiste ou féodale. Et la situation est-elle meilleure en ce qui concerne les moyens intellectuels du bonheur, les moyens de culture ? Le maître d'école de Sadowa1 luimême n'est-il pas un mythe ?
1 Expression très en vogue parmi les publicistes bourgeois allemands ; selon eux les avantages du système d'enseignement prussien auraient été à l'origine de la victoire de Sadowa (durant la guerre austro-prussienne de 1866). (N.R.)
Mais ce n'est pas encore tout. D'après la théorie feuerbachienne de la morale, la Bourse des valeurs est le temple suprême de la morale, à condition qu'on y spécule toujours d'une façon juste. Si mon penchant au bonheur me conduit à la Bourse et si j'y pèse d'une façon si juste les conséquences de mes actes qu'ils n'entraînent pour moi que des avantages et aucun désagrément, c'est-à-dire si je gagne constamment, la prescription de Feuerbach est remplie. Ce faisant, je ne porte pas non plus atteinte au même penchant au bonheur d'un autre, car cet autre est allé à la Bourse aussi volontairement que moi, et, en concluant son affaire de spéculation avec moi, il a suivi, tout comme moi, son penchant au bonheur. Et s'il perd son argent, son action se révèle précisément par là comme immorale parce que mal calculée et, en lui appliquant la peine qu'il a méritée, je puis même me vanter d'être un moderne Rhadamante1. L'amour règne aussi à la Bourse, dans la mesure où il n'est pas seulement une phrase sentimentale, car chacun y trouve dans autrui la satisfaction de son penchant au bonheur. Or, n'est-ce pas ce que doit faire l'amour et sa façon de manifester son activité dans la pratique ? Et si je joue avec une exacte prévision des conséquences de mes opérations, par conséquent avec succès, je remplis les exigences les plus strictes de la morale de Feuerbach et je m'enrichis encore par-dessus le marché. En d'autres termes, la morale de Feuerbach est adaptée à la société capitaliste actuelle si peu qu'il le veuille lui-même ou qu'il s'en doute.
Mais l'amour ! — Oui, l'amour est partout et toujours le dieu enchanteur qui, chez Feuerbach, doit aider à surmonter toutes les difficultés de la vie pratique — et cela dans une société divisée en classes ayant des intérêts diamétralement opposés ! Par là disparaît de la philosophie le dernier vestige de son caractère révolutionnaire, et il ne reste plus que le vieux refrain : Aimez-vous les uns les autres ! Embrassez-vous sans distinction de sexe et de condition ! Rêve de réconciliation universelle !
En résumé, il en est de la théorie de la morale de Feuerbach comme de toutes celles qui l'ont précédée. Elle est adaptée à tous les temps, à tous les peuples, à toutes les conditions, et
1 Rhadamante (myth. gr.), sa réputation d'équité lui valut de devenir un des juges des Enfers. (N.R.)