‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 45 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

c'est précisément pour cela qu'elle n'est jamais ni nulle part applicable et qu'elle reste tout aussi impuissante à l'égard du monde réel que l'impératif catégorique de Kant. En réalité, chaque classe et même chaque profession a sa morale propre, et la brise là où elle peut le faire impunément, et l'amour qui doit tout unir, se manifeste par des guerres, des conflits, des procès, des querelles domestiques, des divorces et l'exploitation la plus grande possible des uns par les autres.

Mais comment a-t-il été possible que le formidable stimulant donné par Feuerbach soit resté aussi stérile pour lui-même ? Simplement par le fait que Feuerbach ne put sortir hors du royaume de l'abstraction qu'il haïssait mortellement et trouver le chemin menant à la réalité vivante. Il s'accroche violemment à la nature et à l'homme, mais la nature et l'homme restent pour lui de simples mots. Ni de la nature réelle, ni de l'homme réel, il ne sait rien nous dire de précis. Mais on ne parvient de l'homme abstrait de Feuerbach aux hommes réels vivants que si on les considère dans leur action dans l'histoire. Et Feuerbach s'y refusait, et c'est pourquoi l'année 1848, qu'il ne comprit pas, ne signifia pour lui que la rupture définitive avec le monde réel, la retraite dans la solitude. La responsabilité principale en incombe, encore une fois, aux conditions de l'Allemagne de l'époque qui le laissèrent péricliter misérablement.

Mais le pas que Feuerbach ne fit point ne pouvait manquer d'être fait ; le culte de l'homme abstrait qui constituait le centre de la nouvelle religion feuerbachienne, devait nécessairement être remplacé par la science des hommes réels et de leur développement historique. Ce développement ultérieur du point de vue de Feuerbach, par-dessus Feuerbach lui-même, Marx l'entreprit en 1845 dans la Sainte Famille.

Strauss, Bauer, Stirner, Feuerbach, ce furent autant de ramifications de la philosophie hégélienne, dans la mesure où ces auteurs se maintinrent sur le terrain philosophique. Après sa Vie de Jésus et sa Dogmatique Strauss n'a fait que des belles lettres d'esprit philosophique et d'histoire religieuse à la Renan ; Bauer n'a réussi à faire quelque chose que dans le domaine de

l'histoire de l'origine du christianisme, mais c'est d'ailleurs une chose importante ; Stirner resta une curiosité, même après que Bakounine l'eut amalgamé avec Proudhon et qu'il eut baptisé cet amalgame « anarchisme » ; Feuerbach seul fut considérable en tant que philosophe. Mais la philosophie, la science des sciences qui, prétendait-on, plane au-dessus de toutes les sciences particulières et en fait la synthèse, ne resta pas seulement pour lui une barrière infranchissable, un tabernacle inviolable, mais il resta lui aussi, en tant que philosophe, à mi-chemin, par en bas matérialiste, par en haut idéaliste ; il ne sut pas venir à bout de Hegel par la critique, mais le rejeta tout simplement comme inutilisable, alors que lui-même, par rapport à la richesse encyclopédique du système de Hegel, ne réalisa rien de positif qu'une religion de l'amour boursouflée et une morale pauvre, impuissante.

Mais, de la dissolution de l'école hégélienne, sortit encore une autre tendance, la seule qui ait vraiment donné des fruits, et cette tendance est essentiellement attachée au nom de Marx1.

La rupture avec la philosophie de Hegel se produisit ici également par le retour au point de vue matérialiste. Cela signifie qu'on se décida à concevoir le monde réel — nature et histoire — tel qu'il se présente lui-même à quiconque va à lui sans aucune billevesée idéaliste ; on se décida à sacrifier impitoyablement toute lubie idéaliste impossible à concilier avec les faits considérés dans leurs propres rapports et non dans des rapports fantastiques. Et le matérialisme ne signifie vraiment rien de plus. Seulement, c'était la première fois qu'on prenait vraiment

1 Qu'on me permette ici une explication personnelle. On a récemment, à différentes reprises, fait allusion à la part que j'ai prise à l'élaboration de cette théorie, et c'est pourquoi je puis difficilement me dispenser de dire ici quelques mots pour en finir sur ce point. Je ne puis nier d'avoir pris une certaine part indépendante, avant et pendant ma collaboration de quarante années avec Marx, aussi bien à l'élaboration qu'en particulier, au développement de la théorie dont il est question ici. Mais la plus grande partie des idées directrices fondamentales, particulièrement dans le domaine économique et historique, et spécialement leur nette formulation définitive, sont la chose de Marx. Ce que j'y ai apporté — à l'exception, tout au plus, de quelques branches spéciales — Marx aurait bien pu le faire sans moi. Mais ce que Marx a fait, je n'aurais pas pu le faire. Marx nous dépassait tous, il voyait plus loin, plus large et plus rapidement que nous tous. Marx était un génie, nous autres, tout au plus, des talents. Sans lui, la théorie serait bien loin d'être ce qu'elle est. C'est donc à juste titre qu'elle porte son nom. (Note d'Engels.)

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