‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 46 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

au sérieux la conception matérialiste du monde, qu'on l'appliquait d'une façon conséquente à tous les domaines du savoir en question, tout au moins dans les grandes lignes.

On ne se contenta pas de mettre tout simplement Hegel de côté ; on s'attacha au contraire à son aspect révolutionnaire développé plus haut, à la méthode dialectique. Mais cette méthode était inutilisable sous sa forme hégélienne. Chez Hegel, la dialectique est l'idée se développant elle-même. L'idée absolue, non seulement existe de toute éternité — on ne sait pas où — mais elle est également la véritable âme vivante de tout le monde existant. Elle se développe pour venir à elle-même à travers toutes les phases préliminaires, qui sont longuement traitées dans la Logique, et qui sont toutes incluses en elle. Puis elle « se dessaisit » en se transformant en la nature, où, sans avoir conscience d'elle-même, déguisée en nécessité naturelle, elle passe par un nouveau développement, et finalement revient à la conscience d'elle-même dans l'homme ; cette conscience d'elle-même s'élabore à son tour dans l'histoire en partant de l'élément brut jusqu'à ce qu'enfin l'idée absolue revienne complètement à elle-même dans la philosophie de Hegel. Chez Hegel, le développement dialectique qui se manifeste dans la nature et dans l'histoire, c'est-à-dire l'enchaînement causal du progrès s'imposant de l'inférieur au supérieur à travers tous les mouvements en zig-zag et tous les reculs momentanés, n'est donc que le reflet de l'automouvement personnel de l'idée se poursuivant de toute éternité, on ne sait où, mais, en tout cas, indépendamment de tout cerveau pensant humain. C'était cette interversion idéologique qu'il s'agissait d'écarter. Nous considérâmes à nouveau les idées de notre cerveau du point de vue matérialiste, comme étant les reflets des objets, au lieu de considérer les objets réels comme les reflets de tel ou tel degré de l'idée absolue. Par là, la dialectique fut réduite à la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine — à deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu'à présent, en majeure partie également dans l'histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d'une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au sein d'une série infinie de hasards apparents. Mais, par là, la dialec-

tique de l'idée même ne devint que le simple reflet conscient du mouvement dialectique du monde réel, et, ce faisant, la dialectique de Hegel fut mise la tête en haut, ou, plus exactement, de la tête sur laquelle elle se tenait, on la remit de nouveau sur ses pieds. Et cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen1.

Mais par là, on avait repris le côté révolutionnaire de la philosophie de Hegel, et on l'avait débarrassée, du même coup, de ses chamarrures idéalistes qui, chez Hegel, en avaient empêché l'application conséquente. La grande idée fondamentale selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idées passent par un changement ininterrompu de devenir et de dépérissement où finalement, malgré tous les hasards apparents et tous les retours momentanés en arrière, un développement progressif finit par se faire jour — cette grande idée fondamentale a, notamment depuis Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante qu'elle ne trouve sous cette forme générale, presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en phrase et l'appliquer, dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont des choses différentes. Or, si l'on s'inspire constamment de ce point de vue dans la recherche, on cesse une fois pour toutes de demander des solutions définitives et des vérités éternelles ; on a toujours conscience du caractère nécessairement borné de toute connaissance acquise, de sa dépendance à l'égard des conditions dans lesquelles elle a été acquise ; pas plus qu'on ne se laisse imposer par les antinomies irréductibles pour la vieille métaphysique toujours en usage du vrai et du faux, du bien et du mal, de l'identique et du différent, du fatal et du fortuit ; on sait que ces antinomies n'ont qu'une valeur relative, que ce qui est maintenant reconnu comme vrai a son côté faux caché qui apparaîtra plus tard, de même que ce qui est actuelle-

1 Voir l'Essence du travail intellectuel humain décrite par un travailleur manuel. Nouvelle critique de la raison pure et pratique. Hambourg, Meissner, 1869. (Note d'Engels.)

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