L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
une religion correspondant à ce dernier, avec une hiérarchie féodale adéquate. Et lorsque apparut la bourgeoisie, l'hérésie protestante se développa, en opposition au catholicisme féodal, d'abord dans le Midi de la France chez les Albigeois1, à l'époque de la plus grande prospérité des villes de cette région. Le moyen âge avait annexé à la théologie toutes les autres formes de l'idéologie : la philosophie, la politique, la jurisprudence, et en avait fait des sous-sections de la théologie. Il obligeait ainsi chaque mouvement social et politique à prendre une forme théologique ; pour provoquer une grande tempête, il fallait présenter à l'esprit des masses alimentées exclusivement de religion leurs propres intérêts sous un déguisement religieux. Et de même que, dès le début, la bourgeoisie fit naître une faction de plébéiens, de journaliers et de gens de service de toutes sortes non possédants et n'appartenant à aucun état reconnu, les précurseurs du futur prolétariat, de même l'hérésie se divise, dès le début, en une hérésie bourgeoise modérée et en une hérésie plébéienne-révolutionnaire que les hérétiques bourgeois tiennent aussi en horreur.
L'indestructibilité de l'hérésie protestante correspondait à l'invincibilité de la bourgeoisie prospère ; lorsque celle-ci fut devenue suffisamment forte, sa lutte contre la noblesse féodale, de caractère jusque-là presque exclusivement local, commença à prendre des dimensions nationales. La première grande action eut lieu en Allemagne; on l'appela la Réforme. La bourgeoisie n'était ni assez forte, ni assez développée pour pouvoir grouper sous sa bannière les autres Etats révoltés : les plébéiens des villes, la petite noblesse et les paysans. La noblesse fut battue la première ; les paysans se soulevèrent dans une insurrection qui constitue le point culminant de tout ce mouvement révolutionnaire ; les villes les abandonnèrent, et c'est ainsi que la révolution succomba devant les armées des princes, lesquels en tirèrent tout le profit. A partir de ce moment-là, l'Allemagne disparaît pour trois siècles du rang des pays exerçant une action indépendante dans l'histoire. Mais, à côté de
1 Secte religieuse qui prit de l'extension aux Xlle et XIIIc siècles dans les villes du Midi de la France et de l'Italie du Nord. Son foyer principal fut la ville d'Albi. Les Albigeois, qui condamnent les rites somptueux de l'Eglise catholique et la hiérarchie cléricale, exprimaient, sous forme religieuse, la protestation des marchands et des artisans des villes contre la féodalité. (N.R.)
l'Allemand Luther, il y avait eu le Français Calvin. Avec une netteté bien française, Calvin mit au premier plan le caractère bourgeois de la Réforme, républicanisa et démocratisa l'Eglise. Tandis qu'en Allemagne, la Réforme luthérienne dégénérait et menait l'Allemagne à la ruine, la Réforme calviniste servit de drapeau aux républicains à Genève, en Hollande, en Ecosse, libéra la Hollande du joug de l'Espagne et de l'Empire allemand et fournit le costume idéologique pour le deuxième acte de la Révolution bourgeoise, qui se déroula en Angleterre. Le calvinisme s'y révéla comme le véritable déguisement religieux des intérêts de la bourgeoisie de l'époque, aussi ne fut-il pas reconnu complètement lorsque la révolution de 1689 se termina par un compromis entre une partie de la noblesse et la bourgeoisie1. L'Eglise nationale anglaise fut rétablie, mais pas sous sa forme antérieure, en tant qu'Eglise catholique, avec le roi pour pape, mais fortement calvinisée. La vieille Eglise nationale avait célébré le joyeux dimanche catholique et combattu le morne dimanche calviniste, la nouvelle Eglise embourgeoisée, introduisit ce dernier qui embellit encore maintenant l'Angleterre.
En France, la minorité calviniste fut, en 1685, réprimée, convertie au catholicisme ou expulsée du pays. Mais à quoi cela servit-il ? Déjà à cette époque, le libre penseur Pierre Bayle était à l'œuvre, et, en 1694, naquit Voltaire. Les mesures de rigueur de Louis XIV ne firent que faciliter à la bourgeoisie française la réalisation de sa révolution sous la forme irréligieuse, exclusivement politique, la seule qui convenait à la bourgeoisie développée. Au lieu de protestants, ce furent des libres penseurs qui siégèrent dans les assemblées nationales. Par là, le christianisme était entré dans son dernier stade. Il était devenu incapable de continuer à servir de déguisement idéologique aux aspirations d'une classe progressive quelconque ; il devint de plus en plus la propriété exclusive des classes dominantes qui l'emploient comme simple moyen de gouvernement en vue de maintenir sous le joug les classes inférieures. A remarquer que chacune des différentes classes utilise la religion qui lui est conforme : l'aristocratie foncière, le jésuitisme catholique ou l'orthodoxie protestante, la bourgeoisie libérale et radicale, le rationalisme — la question de savoir si ces messieurs croient ou non à leurs religions respectives étant d'ailleurs sans importance.
1 Voir la note de la page 108 (N.R.)