L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
Nous voyons par conséquent que la religion, une fois constituée, contient toujours une matière transmise, de même que, dans tous les domaines idéologiques, la tradition est une grande force conservatrice. Mais les changements qui se produisent en cette matière découlent des rapports de classes, par conséquent des rapports économiques entre les hommes qui procèdent à ces changements. Et cela suffit ici.
Il ne peut évidemment être question, dans ce qui précède, que d'une esquisse générale de la conception marxiste de l'histoire et tout au plus de quelques illustrations. C'est d'après l'histoire elle-même qu'il faut faire la preuve, et, à ce sujet, je puis bien dire que d'autres écrits l'ont déjà suffisamment établie. Mais cette conception met fin à la philosophie dans le domaine de l'histoire tout comme la conception dialectique de la nature rend aussi inutile qu'impossible toute philosophie de la nature. Partout il ne s'agit plus d'imaginer dans sa tête des rapports, mais de les découvrir dans les faits. Il ne reste plus dès lors à la philosophie, chassée de la nature et de l'histoire, que le domaine de la pensée pure, dans la mesure où celui-ci subsiste encore, à savoir la doctrine des lois du processus intellectuel lui-même, c'est-à-dire la logique et la dialectique.
Avec la révolution de 1848, l'Allemagne «cultivée» donna congé à la théorie et passa à la pratique. La petite production artisanale reposant sur le travail à la main et la manufacture furent remplacées par une véritable grande industrie ; l'Allemagne fit sa réapparition sur le marché mondial. Le nouveau petit Empire1 allemand supprima du moins les anomalies les plus criantes, par lesquelles le système des petits Etats, les survivances du féodalisme et l'économie bureaucratique avaient jusque-là entravé ce développement. Mais au fur et à mesure que la spéculation quittait le cabinet de travail du philosophe pour installer son temple à la Bourse des valeurs, l'Allemagne cultivée perdait ce grand sens théorique qui avait été la gloire de l'Allemagne à l'époque de sa plus profonde humiliation po-
1 L'Empire allemand qui fut formé en 1871 sous l'hégémonie de ia Prusse et qui n'englobait pas l'Autriche. (N.R.)
litique — le sens de la recherche purement scientifique, que le résultat obtenu fût pratiquement utilisable ou non, contraire ou non aux ordonnances de la police. Certes, les sciences naturelles officielles allemandes, notamment dans le domaine des recherches individuelles, restèrent au niveau de l'époque, mais déjà la revue américaine Science remarqua justement que c'est beaucoup plus en Angleterre et non plus en Allemagne, comme autrefois, que se font actuellement les progrès décisifs dans le domaine des grands ensembles groupant les faits isolés, leur généralisation en lois. Et, dans le domaine des sciences historiques, y compris la philosophie, le vieil esprit théorique intransigeant a vraiment complètement disparu avec la philosophie classique pour faire place à l'éclectisme vide, aux considérations craintives de carrière et de revenu, et se ravaler jusqu'à l'arrivisme le plus vulgaire. Les représentants officiels de cette science sont devenus les idéologues déclarés de la bourgeoisie et de l'Etat actuel — mais à une époque où l'un et l'autre sont en antagonisme ouvert avec la classe ouvrière.
Et ce n'est que dans la classe ouvrière que le sens théorique allemand se maintient intact. Là, il est impossible de l'extirper ; là, il n'y a pas de considérations de carrière, de chasse aux profits, de protection bienveillante d'en haut ; au contraire, plus la science procède, libre de ménagements et de préventions, plus elle se trouve en accord avec les intérêts et les aspirations de la classe ouvrière. La nouvelle tendance qui reconnaissait dans l'histoire du développement du travail la clef pour la compréhension de l'histoire de la société tout entière se tourna dès le début de préférence vers la classe ouvrière et y trouva l'accueil qu'elle ne cherchait ni n'attendait auprès de la science officielle. Le mouvement ouvrier allemand est l'héritier de la philosophie classique allemande.
Rédigé par Engels en 1886 Pour préparer la présente édition,
Publié dans la revue Neue Zeit on a utilisé la traduction publiée
(1886) et dans l'édition parue à par les Editions Sociales, Paris
Stuttgart en 1888 1946