‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 55 sur 68 · THÈSES SUR FEUERBACH · texte numérisé non relu

THÈSES SUR FEUERBACH

Le principal défaut de tout le matérialisme passé — y compris celui de Feuerbach — est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont considérés que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non pas en tant qu'activité concrète humaine, en tant que pratique, pas de façon subjective. C'est ce qui explique pourquoi le côté actif fut développé par l'idéalisme en opposition au matérialisme, mais seulement abstraitement, car l'idéalisme ne connaît naturellement pas l'activité réelle, concrète, comme telle. Feuerbach veut des objets concrets, réellement distincts des objets de la pensée, mais il ne considère pas l'activité humaine elle-même en tant qu'activité objective. C'est pourquoi, dans VEssence du christianisme, il ne considère comme vraiment humaine que l'activité théorique, tandis que la pratique n'est considérée et fixée par lui que dans sa manifestation juive sordide. C'est pourquoi il ne comprend pas l'importance de l'activité « révolutionnaire », de l'activité pratique critique.

La question de savoir si la pensée humaine peut aboutir à une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme

prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité, et la puissance, l'en-deçà de sa pensée. La discussion sur la réalité ou l'irréalité de la pensée, isolée de la pratique, est purement scolastique.

La doctrine matérialiste que les hommes sont des produits des circonstances et de l'éducation, que, par conséquent, des hommes modifiés sont des produits d'autres circonstances et d'une éducation modifiée, oublie que ce sont précisément les hommes qui modifient les circonstances et que l'éducateur a besoin lui-même d'être éduqué. C'est pourquoi elle tend inévitablement à diviser la société en deux parties dont l'une est au-dessus de la société (par exemple chez Robert Owen).

La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu'en tant que pratique révolutionnaire.

Feuerbach part du fait que la religion éloigne l'homme de lui-même et dédouble le monde en un monde religieux, objet de représentation, et un monde réel. Son travail consiste à dissoudre le monde religieux en le ramenant à sa base temporelle. Il ne voit pas que ce travail une fois accompli, le principal reste encore à faire. Le fait, notamment, que la base temporelle se détache d'elle-même, et se fixe dans les nuages, en tant que royaume indépendant, ne peut s'expliquer précisément que par la dissociation et la contradiction interne de cette base temporelle. Il faut donc d'abord comprendre celle-ci dans sa contradiction pour la révolutionner ensuite pratiquement en supprimant la contradiction. Donc, une fois qu'on a découvert, par exemple, que la famille terrestre est le secret de la famille céleste, c'est la première désormais dont il faudra faire la critique théorique et qu'il faudra révolutionner dans la pratique.

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