ACTE TROISIEME
— Donc, quittez ce palais à l'instant; je vous donne A tous la liberté. Partez.
(Les captifs restent immobiles.)
Eh ! quoi, personne Ne me répond ? Aucun de vous ne fait un pas ? Rurgondes, Francs, Germains, ne m'entendez-vous pas? Ma générosité vous semble-t-elle un leurre ? Je vous le dis à tous : Soyez libres sur l'heure !
Je le dis à chacun...
(A Gérontia.)
A toi, femme, d'abord.
Ne répondras-tu rien?
GÉRONTIA
Maître, mon fils est mort ; Nous autres, au malheur notre âme s'habitue ; L'esclavage est meilleur aux enfants : il les tue ! J'ai trahi pour mon fils Dieu qui me frappe en lui ; J'étais mère : je fus lâche 1 mais aujourd'hui Ma douleur serait courte et serait mensongère Si je le laissais seul sous la terre étrangère; Je veux rester ici près de l'humble cercueil, Et c'est l'unique joie où se plaise mon deuil, Car Dieu fit, en brisant nos plus douces chimères, Du tombeau des enfants une patrie aux mères !
ATTILA
Reste donc, j'y consens. — Roi Herric, viens plus près. Tu ne peux refuser, toi, ce qu'à tous j'offrais ; Je t'oiïre encor, voulant une réponse prompte, Herric, la liberté...
HERRIC
Non tu m'offre la honte, Car on pourrait penser, de trop juste façon, Que l'honneur de ma fille a payé ma rançon 1
ATTILA
Tu peux rester, vieillard, si c'est là ta pensée; Mais mon offre à Waiter sera mieux adressée :
Walter ne peut avoir de raisons, en effet, Qui lui fassent ici repousser ce bienfait ; Il va donc accepter, malgré le vieux précepte, Les dons d'un ennemi...
WALTER
Prends garde si j'accepte!
Ecoute, et nous verrons si tu m'offres après La liberté, sachant ce que, moi, j'en ferais : En Germanie, en Gaule, en Italie, en Grèce, Partout où dans l'effroi ton image se dresse, Où cent peuples, chassés comme de grands troupeaux, Vont sans espoir, sans but, sans guide, sans drapeaux, J'irai, dans les cités, au fond des solitudes, Rassembler contre toi toutes ces multitudes, Enflammer la vertu, régénérer la peur, Arracher le courage à sa longue stupeur, Et prouver qu'un seul homme, au jour expiatoire, Peut à l'honneur enfin rappeler la victoire !
ATTILA
Donc, pour vaincre Attila tu crois qu'il suffirait D'un seul homme ?
WALTER
A Lutèce une femme l'a fait !
Les hommes voulaient fuir devant toi — sur la grève Une femme parut, son nom est Geneviève. Elle leur dit : « Partez! Mais, nous vous le jurons, « Epouses, lilles, sœurs, mères, nous resterons! > Ils restèrent. Dès lors, la crainte et l'égoïsme S'enfuirent emportés d'un souffle d'héroïsme, La vaillante cité de fer se hérissa, Et quand Attila vint, il eut peur et passa ! Eh bien ! j'imiterai la sainte prophétesse, J'irai trouver là-bas les soldats de Lutèce, Je leur dirai : Je viens, si je n'ai trop d'orgueil, Dans vos murs consacrés par la gloire et le deuil, Créer le point d'appui du monde qui chancelle ; Soyons les artisans de l'œuvre universelle ;