‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 117 sur 387 · SCÈNE VII ATTILA, HILDIGA · texte numérisé non relu

SCÈNE VII ATTILA, HILDIGA

ATTILA, souriant.

Viens ici, reine. Ta main frissonne ; As-tu peur?

HILDIGA

Je n'ai peur de toi ni de personne.

ATTILA

C'est bien. Mais il faut mieux. Haine, mépris, courroux, N'est-il pas d'avenir moins funeste pour nous ?

HILDIGA

Non, aucun.

ATTILA

Jusqu'ici, c'est vrai, tout nous sépare; Tu ne connais en moi que le vainqueur barbare ; Et pourtant tes aïeux, les Burgondes, les Francs, Les Alains ou les Goths, en des jours différents, Barbares nés aussi du sol dur où nous sommes, D'une moindre terreur n'ont pas frappé les hommes !

HILDIGA

Dieu les a châtiés, comme il te châtiera.

ATTILA

D'autres viendront après, et Dieu le permettra! Les lamentations sont la voix de la terre. Des hommes, se passant la torche héréditaire, De main en main, ainsi que le père aux enfants, De siècle en siècle vont, maudits et triomphants, Choisir le lieu nouveau de l'immense incendie, Et, ne laissant jamais la terre refroidie, Effrayants, effrayés eux-mêmes, sous ce vent De tempête et de mort qui les pousse en avant, Ils jettent au soleil, à la nuit, aux abîmes, De sinistres sanglots que vous nommez leurs crimes ! — Ces hommes, Hildiga, ces hommes, tu les hais Comme tout l'univers doit les haïr. Plains-les!

Moi les plaindre?

ATTILA

0 ui Ue sais que ton âme en murmure ; Leur fureur, tu la vois ; — as-tu vu leur torture?

Je suis un de ceux-là : je connais la terreur

De vivre enveloppé de sa propre fureur;

C'est ma vie, et ce gouffre incessamment se creuse.

Mes yeux même ont horreur de cette chose affreuse :

Le sang ! Et chaque jour un démon plus puissant

Me crie au fond du cœur : tu dois verser le sang !

A Châlons, vers le soir, les cavaliers Gépides

Traversaient les ruisseaux rouges et plus rapides,

Leurs chevaux abreuvés dans le sang des Romains

Couraient avec des cris féroces presque humains,

Et le mien, bondissant dans la plaine embrasée,

M'éclaboussait le front d'une ardente rosée !

Je me dis : Plus de sang désormais, plus de sang !

Le lendemain, le fleuve allait s'élargissant,

Car je recommençai l'effroyable tuerie 1

Et c'est ainsi toujours ! Dans mon cœur la furie

Qui dormait, comme dort dans son antre le loup,

Se réveille et se met à hurler tout à coup !

Alors, il faut tuer, hier, demain encore,

Faire à des jours sanglants une sanglante aurore,

Inspirer et subir un éternel effroi,

Et n'oser regarder dans son âme... Plains-moi !

HILDIGA

Hypocrites remords! J'appris à te connaître.

ATTILA

Eh bien I oui, c'était vrai tout à l'heure peut-être :

Ton cœur que j'ai brisé, je voulais l'attendrir,

Et j'ai pris ce chemin qui me semblait s'offrir ;

Oui, j'ai feint les remords... mais à présent, que sais-je?

Je me suis en parlant pris à mon propre piège !

Je peux, je veux changer, et dès ce soir, ici,

Prouver...

HILDIGA

Les Attila ne changent pas ainsi!

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