ACTE PREMIER
PAUL, froidement.
Peut-être.
LYDIE
Cependant je voudrais
PAUL, brusquement.
Je voudrais aussi, moi, Travailler à ma guise.
MÉGARA, à Lydie.
Il est brusque pour toi !
Quel est cet ouvrier qui parle de la sorte ?
LYDIE
Je le connais à peine. Hier devant la porte Il passait demandant du travail d'un ton fier ; Je n'ai pas même appris son nom depuis hier ; Et ce matin surtout, c'est très étrange comme Il m'étonne et me trouble.
MÉGARA
Et quel est ce jeune homme Qui travaille avec lui?
LYDIE
Son élève, tu vois.
Comme il a l'air timide avec sa douce voix 1
LYDIE
Laissons-les achever. — Viens ici; je suis triste; Tu sais qu'à ta gaîté jamais je ne résiste : Parle -moi, souri s -moi.
MÉGARA
Qu'as-tu donc?
LYDIE
Je ne sais.
(Elle s'assied près de Mégara,sur un des larges lits placés autour de l'atrium .) Eh ! qu'importe,aprèstout, quand nos cœurs sont blessés,
1 88 l'apôtre
Qu'importe de savoir, quand notre âme soupire,
S'il est d'or ou de plomb le trait qui la déchire ?
Je suis riche, je suis jeune et belle, dis-tu ;
Israël me nourrit de sa mâle vertu ;
Je vis dans la raison et le veuvage austère ;
Mes pieds n'ont rien touché des fanges de la terre ;
Tout ce qui fait l'esprit sage, libre, content,
Le ciel me le prodigue et je pleure pourtant !
A connaître son mal on doit trouver des charmes, Mais je ne connais pas la source de mes larmes.
MÉGARA
Que ne suis-je à ta place, amie, en vérité ?
Mon seul malheur à moi, vois-tu, c'est ma gaîté.
Quand j'entrai dans ce monde, une nymphe joyeuse
Riait avec l'écho sous l'ombre d'une yeuse ;
Et ce rire est resté sans doute dans mon cœur,
Le rire étincelant, ailé, fier ou moqueur,
Allégresse éternelle et dont l'âme s'enivre ;
Mais c'est un mal au fond : rire, ce n'est pas vivre !
Pleurer doit être doux.
LYDIE
Tu le crois, Mégara !
MÉGARA
Oui, je voudrais pleurer un jour.
LYDIE
Ce jour viendra.
MÉGARA
Pas encor ! Ce matin, sur la place publique.
Là-bas, j'ai rencontré, marchant d'un pas oblique
Elymas, ton ami, ton frère en Israël ;
Il allait, à la fois craintif et solennel,
Avec sa longue barbe et sa tiare en tête ;
Sa bouche à foudroyer l'univers semblait prête.
Je commençais à rire ; en passant il a dit
D'un accent furieux : Que le Christ soit maudit !