‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 136 sur 387 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Lâches au fond : leur chef pleurait quand on le prit,

Ce chef, qui se faisait appeler Jésus-Christ,

N'était qu'un ennemi de la chose publique,

Un simple malfaiteur. — La preuve sans réplique,

C'est qu'entre deux larrons on dut le mettre en croix,

Ses disciples étaient pires que lui, je crois :

Des gens sans feu ni lieu, nés dans la populace,

Scribes et publicains ayant perdu leur place ;

Des marchands de poisson, des bandits ténébreux,

Qui, pour trente deniers, se dénonçaient entre eux,

Buvant du sang humain à leurs repas infâmes !

Et les hommes encor valent mieux que les femmes !

Madeleine... Mais non ! Tu sais, Afranius,

Que sur ce point ici je n'en peux dire plus !

AFRANIUS

Si leur secte est aussi méchante et misérable, Quel danger offrent-ils?

ELYMAS

0 démence incurable ! Crédule gouverneur, crois-tu que les Etats Périssent seulement par les grands attentats? Les ébranlements sourds, les attaques obscures, Le ver qui les atteint de ses lentes piqûres, Le sectaire caché qui travaille sans bruit, Voilà ce qui les ronge et ce qui les détruit ! Ces chrétiens, qu'avec tant d'indulgence tu traites, Ont d'ailleurs, au besoin, des armes moins secrètes : Eloquents, entraînants, dominateurs, ils ont Un pouvoir, tout à coup, qui souvent me confond !

MÉGARA, offrant à boire à Elymas.

Allons ! pour ramener le calme dans ton âme...

AFRANIUS

Du vin de Sétia, cher rabbin !

ELYMAS, acceptant.

Merci, femme !

200 l'apôtre

LYDIE

Attends ! Le Sétia prend un parfum plus doux Dans un vase ohsidien. — Gyrine, donne-nous Ces quatre coupes, là, sur ce coffre d'érable, Et ne les heurte pas, prends garde...

(Gyrine, en prenant les coupes, les laisse tomber.)

Misérable !

Viens, donne moi ton bras !

( Elle prend une épingle d'or dans ses cheveux et en pique le bras de Gyrine qui tombe à ses pieds).

GYRINE, avec un cri terrible.

Ah!

L'autre bras !...

PAUL, descendant vers Gyrine.

Debout, Pauvre esclave 1

(A Lydie.) Toi, femme, entends-moi jusqu'au bout.

ELYMAS

Comment 1 ce tapissier va faire une harangue ? Peut-être un Cicéron !

AFRIAMUS, riant.

Fais-lui couper la langue !

PAUL

Ne ris pas, duumvir ; toi, Juif, sois grave aussi.

J'ai lu dans un traité de Sénèque ceci :

Auguste, l'empereur qui fut d'abord Octave,

Soupait chez Yédius Pollion. Un esclave,

En les servant, brisa des cristaux. Le méchant

Pollion ordonna qu'on jetât sur-le-champ

Dans un vivier l'esclave, et qu'il devînt la proie

De ce monstre des eaux, la hideuse lamproie ;

L'esclave cependant, frissonnant de terreur,

Vint tomber, criant : grâce ! aux pieds de l'empereur.

L'empereur appela ses licteurs, fît un signe :

« Qu'on arrache, dit-il, l'homme à son maître indigne;

« Et puisqu'à ce spectacle on m'osa convier,

« Brisez tous ces cristaux et comblez le vivier ! »

Lydia, je n'ai pas la puissance d'Auguste ;

Mais, comme Pollion, tu fus un maître injuste

Et cruel; tu vas donc par de mauvais chemins.

Cette esclave, que Dieu voulut mettre en tes mains

Pour qu'elle t'aide et non pour qu'elle t'appartienne,

Cette esclave à genoux, c'est ma sœur et la tienne l

Mais non : dans le courroux qui t'aveugle, crois-moi,

Le démon est ton maître, et l'esclave, c'est toi !

LYDIE

Oui, j'en conviens, je fus trop sévère peut-être ; Par de meilleurs côtés tu me pourras connaître ; Ta parole a vraiment un étrange pouvoir. Es-tu content?

PAUL

Sans doute.

LYDIE

Alors fais-nous-le voir En t'asseyant avec ton élève à ma table.

Mais, d'abord, montre-toi tout à fait équitable : Que Gyrine avec nous prenne place au festin.

ELYMAS, à Afranius.

Quelle insolence !

AFRAMUS

Non ; j'aime ce ton hautain.

LYDIE, à Paul.

Quoi! tu veux qu'une esclave...

PAUL

Oui, pas de fausse honte, La réparation doit être entière et prompte.

Elle me coûte.

Réfléchis

202 l'apôtre

LYDIE

Non ! jamais ! Une esclave.. .

PAUL

Adieu donc ! Je m'en vais.

Je crus d'abord ton cœur moins lâche et moins mauvais; Mais le visage ment, et Ton a tort, ô femme, De dire que les yeux sont le miroir de Fâme.

LYDIE

Une esclave...

PAUL, vivement.

Tu peux l'affranchir.

PAUL

Adieu, Juive!

LYDIE, l'arrêtant.

Je l'affranchis.

PAUL, gaiment.

A table donc ! — Salut, seigneurs ! — Ici, Gyrine ! Le diable de la faim était dans ma poitrine ; Je ne suis point fâché, je ne le cache pas, L'occasion s'offrant, de faire un bon repas.

(Il prend place avec Gyrine et Faustus, à la table.)

ELYMAS, bas à Afranius.

Femme bizarre au fond, qui fait souper, en somme, Avec un tapissier le duumvir de Rome !

AFRANIUS

Sans compter le rabbin !

LYDIE, à Paul, en souriant.

Après ta gravité, Etranger, ce que j'aime en toi, c'est ta gaîté.

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