‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 18 sur 387 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Comment donc, depuis quand, dans ce pays désert Vous trouviez-vous ?

Je viens des rives du Wéser, De Fritzlar, où souvent les filles de mon âge, Au tombeau d'un martyr, vont en pèlerinage. Nous descendions au fond de ce bois où s'étend Un ruisseau lent et noir, une sorte d'étang, Quand d'affreux hurlements, que l'écho nous renvoie. S'élèvent, et, pareils à des bêtes de proie, Des hommes d'un aspect formidable et hideux Dispersent mon escorte et m'entourent. L'un d'eux Cherchait à me saisir, et, l'injure à la bouche, Me menaçait déjà de son geste farouche ; Mais tout à coup sa main laisse échapper le fer,

Le cri guerrier : Montjoie ! a retenti dans l'air ;

C'était lui, votre fils. Souriant et tranquille.

Du cercle de son glaive il me fait un asile !

Bientôt les ennemis veulent fuir, mais en vain ;

Il les frappe, il les pousse au fond du noir ravin ;

Il semble avec regret voir décroître leur nombre,

Il poursuit les derniers sous la ramure sombre ;

Puis, revenant vers moi, sauvée enfin par lui :

« Allons ! nous avons fait bonne chasse aujourd'hui! »

AMAURY

Bien, Gérald !

GÉRALD

Je n'ai fait que mon devoir, mon père. « Il sied de ne compter ses ennemis qu'à terre », M'avez-vous dit souvent. J'ai suivi vos leçons. Mais je dois m'accuser aussi. — Quand les Saxons, Eperdus et tremblants, ont fui sous mon épée, Quand de leur sang j'ai vu ma main toute trempée, Il m'a semblé, tuant pour la première fois, Que tout changeait, mon cœur, mes sens, mes yeux, ma voix ;

Quel étrange pouvoir la victime abattue,

L'homme qui meurt a donc sur l'homme qui le tue !

Je me sentais saisi par un être nouveau,

Une rouge vapeur me montait au cerveau,

Même quand l'œuvre est juste, il est étrange comme

Un reste de Gain est caché dans tout homme !

C'est ainsi que j'allais, frappant, frappant toujours,

Non plus, tel que la veille, ou des loups ou des ours...

Des hommes ! Une chair faite comme la mienne !

— Mais quand j'eus dispersé cette horde païenne, En revenant vainqueur, ivre encore et joyeux, J'aperçus immobile et me suivant des yeux, L'étrangère ! On eût dit que la victoire juste

La remplissait pourtant d'une tristesse auguste Et qu'elle demandait à Dieu pour tous ces morts Le pardon, pour sauver le vainqueur du remords. Alors, je compris bien que Dieu, qui nous envoie Aux combats, en permet l'ardeur, mais non la joie 1

— Un Saxon était là, le chef et le dernier ; Décidez de son sort. Le voici prisonnier.

AMAURY, faisant signe de faire avancer le prisonnier. Bien ! nous ferons de lui justice bonne et prompte.

RERTIIE

Pour cet homme soyez indulgent, sire comte : Celui qui juge, Dieu plus tard le jugera.

AMAURY

J'obéirai, madame, autant qu'il se pourra.

(Il se place sur un fauteuil élevé, ayant Radbert près de lui. Berlhe et Gérald restent un peu à l'écart.)

Quel est ton nom, païen ?

RAGENHARDT

Ragenhardt.

AMAURY

Et ton âge.

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