ACTE PREMIER
GÉRALD
AMAURY, reculant avec terreur et saisissant la main de Radbert. La fille de Roland !
RADBERT, bas.
Prenez garde, Amaury ! Vous êtes tout tremblant.
AMAURY
Dieu juste ! Est-il possible ?
RADBERT, bas.
Amaury, prenez garde 1 Soyez maître de vous : votre fils vous regarde !
AMAURY, se remettant un peu.
Madame, pardonnez mon trouble et mon émoi ; Ce grand nom de Roland, un soldat comme moi Ne saurait l'écouter sans tressaillir dans l'âme... Vous me Laviez prédit ; pardonnez-moi, madame !
BERTIIE
Merci, comte Amaury ; sire Gérald, merci ! Mais oubliez mon rang en m'accueillant ici. Auprès de l'empereur même j'ai l'habitude De chercher le bonheur calme et lu solitude ; Je ne veux être ici que Berthe ; c'est mon nom.
AMAURY
Gérald, le prisonnier vient d'affirmer... mais non ! Les hordes des Saxons peuvent, quoi qu'il en dise, Même contre nos murs tenter quelque entreprise. Qu'ils viennent attaquer les fossés ou la tour, Je veux être au péril le premier, c'est mon tour, Ne songe pas, Gérald, au trait qui peut m'atteindre, Pour Berthe seule il faut veiller, il faut tout craindre,
Et si je méritais ce glorieux trépas,
Si je tombe à ses jeux, mon fils, ne me plains pas !
— Maintenant, aux remparts ! Que tousles hommes d'armes, Nos colons et nos serfs, au premier cri d'alarmes, Soient chacun à son rang ? Que les guetteurs de nuit Restent l'oreille à terre, épiant chaque bruit !
— Vous, du poste avancé faites doubler la garde Par nos meilleurs soldats... Mais ce soin me regarde-
— Toi, reste ici, Gérald : c'est le poste d'honneur.
GÉRALD
Merci, mon père ! Dieu me fera ce bonheur De payer de nouveau la dette de la France Au grand nom de Roland, j'en ai là l'espérance ! Je trouvais, pardonnez ! lorsque j'étais enfant, Que vous ne disiez pas ce nom assez souvent, Je me le répétais mille fois à moi-même ; Roland fut mon héros, mon idéal suprême ; Il me semblait — je sens mon orgueil aujourd'hui — Que quelque chose en moi me rapprochait de lui ; Dans mes rêves d'enfant en lui je croyais vivre ; Il me semblait du moins le voir, l'aimer, le suivre Dans sa gloire éclatante et dans ses fiers travaux, Et comme lui tomber aux champs de Roncevaux ! Ah I vous l'avez bien dit tout à l'heure : sa fille, Nous la saurons défendre, et, dans notre famille, Parmi nos gens, mon père, et dans notre maison, Elle ne trouvera jamais de Ganelon !
AMAURY, bas.
Venez, venez, Radbert ! — Voilà ce qui dévore ! — Venez !
GÉRALD
Adieu, mon père ! Ici, jusqu'à l'aurore, Debout, cherchant de l'œil l'ennemi prompt ou lent, Votre fils gardera la fille de Roland !