‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 233 sur 387 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Dans le septième ciel, au milieu des étoiles,

Les yeux d'Allah briller sous ses vingt mille voiles ;

Toi, dont ici, partout, Dieu, par de prompts secours

Et par plus d'un miracle, a protégé les jours;

Toi qui reçus le droit de quitter cette terre

Au jour par toi choisi... ta faute volontaire,

Le reptile vivant dans ton sein renfermé,

Ton malheur, le voici : tu n'as jamais aimé !

(Mouvement de Mahomet qui écoute désormais avec une stupéfaction croissante.)

Tu n'a jamais senti les douleurs, les ivresses,

Les célestes frissons des humaines tendresses ;

Tu ne l'as pas voulu. Tu m'offrais, l'autre jour,

Des grandeurs, des grandeurs encor... jamais l'amour !

Ton orgueil veut qu'à lui sans cesse tout s'immole,

Et m'ayant faite esclave, il me faisait idole !

J'étais femme ! mon cœur a lutté cependant

Jusqu'à l'heure où passa le grand nuage ardent.

Ton amour m'eût sauvée ; aujourd'hui, c'est l'abîme ;

Tu ne connais mon cœur qu'en punissant mon crime !

Les hommes tels que toi, tout est jouet pour eux,

Ils croient que leur bonheur ne fait que des heureux !

— Ah ! tu pouvais pourtant, dans l'histoire du monde,

Trouver une leçon plus juste et plus profonde :

Un jour tu nous parlais, en un long entretien,

Du fils de Myriam, le Prophète chrétien,

Et je compris dès lors, — hélas ! sans espérance —

Entre Jésus et toi quelle est la différence.

(Mahomet veut l'interrompre, mais elle continue avec une hauteur qui semhle l'écraser.)

Toi, tu ne vois que l'homme ici-bas, le seigneur, Le maître, le gardien sombre de notre honneur, Le pasteur du troupeau ! Ta loi dure proclame, Respire à chaque mot le mépris de la femme ; Servante du plaisir et de l'amour brutal, Dans ce monde elle va portant ce joug fatal, Et, pour en faire encor la victime éternelle, Ton paradis lui-même est un affront pour elle !

Voilà ce que ta loi nous donne ou nous promet.

Voilà notre destin et voilà Mahomet 1

— Lui, Jésus, il a mis au lieu d'un joug infâme.

L'étoile du matin sur le front de la femme !

Il a fait d'elle, au lieu de l'esclave dompté,

L'éternelle vertu, l'immortelle bonté.

Et, pour forcer partout l'homme injuste à se taire,

A celui dont l'orgueil la courbait jusqu'à terre

Il dit : « Au haut du ciel, dans l'ombre du saint lieu,

« Regarde, c'est ta mère à côté de ton Dieu 1 »

Frappe-moi maintenant, sois implacable, apôtre ;

Ce n'est pas Safwan seulement, c'est un autre,

C'est un plus grand que lui, c'est un plus fier vainqueur,

Qui parle contre toi dans mon âme et mon cœur ;

Frappe-le, celui-là, si ton bras peut l'atteindre !

Épargne Safwan. Moi, si mon sang doit teindre

Cette place, tu peux l'ordonner sans remord :

Puisque je fus à toi, je dois être à la mort !

(Elle va vers Mahomet, qui recule et l'éloigné du geste sans pouvoir lui parler, comme frappé de stupeur, ainsi que pendant tout le discours d'Ayesha.)

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