ACTE CINQUIÈME
Dans le septième ciel, au milieu des étoiles,
Les yeux d'Allah briller sous ses vingt mille voiles ;
Toi, dont ici, partout, Dieu, par de prompts secours
Et par plus d'un miracle, a protégé les jours;
Toi qui reçus le droit de quitter cette terre
Au jour par toi choisi... ta faute volontaire,
Le reptile vivant dans ton sein renfermé,
Ton malheur, le voici : tu n'as jamais aimé !
(Mouvement de Mahomet qui écoute désormais avec une stupéfaction croissante.)
Tu n'a jamais senti les douleurs, les ivresses,
Les célestes frissons des humaines tendresses ;
Tu ne l'as pas voulu. Tu m'offrais, l'autre jour,
Des grandeurs, des grandeurs encor... jamais l'amour !
Ton orgueil veut qu'à lui sans cesse tout s'immole,
Et m'ayant faite esclave, il me faisait idole !
J'étais femme ! mon cœur a lutté cependant
Jusqu'à l'heure où passa le grand nuage ardent.
Ton amour m'eût sauvée ; aujourd'hui, c'est l'abîme ;
Tu ne connais mon cœur qu'en punissant mon crime !
Les hommes tels que toi, tout est jouet pour eux,
Ils croient que leur bonheur ne fait que des heureux !
— Ah ! tu pouvais pourtant, dans l'histoire du monde,
Trouver une leçon plus juste et plus profonde :
Un jour tu nous parlais, en un long entretien,
Du fils de Myriam, le Prophète chrétien,
Et je compris dès lors, — hélas ! sans espérance —
Entre Jésus et toi quelle est la différence.
(Mahomet veut l'interrompre, mais elle continue avec une hauteur qui semhle l'écraser.)
Toi, tu ne vois que l'homme ici-bas, le seigneur, Le maître, le gardien sombre de notre honneur, Le pasteur du troupeau ! Ta loi dure proclame, Respire à chaque mot le mépris de la femme ; Servante du plaisir et de l'amour brutal, Dans ce monde elle va portant ce joug fatal, Et, pour en faire encor la victime éternelle, Ton paradis lui-même est un affront pour elle !
Voilà ce que ta loi nous donne ou nous promet.
Voilà notre destin et voilà Mahomet 1
— Lui, Jésus, il a mis au lieu d'un joug infâme.
L'étoile du matin sur le front de la femme !
Il a fait d'elle, au lieu de l'esclave dompté,
L'éternelle vertu, l'immortelle bonté.
Et, pour forcer partout l'homme injuste à se taire,
A celui dont l'orgueil la courbait jusqu'à terre
Il dit : « Au haut du ciel, dans l'ombre du saint lieu,
« Regarde, c'est ta mère à côté de ton Dieu 1 »
Frappe-moi maintenant, sois implacable, apôtre ;
Ce n'est pas Safwan seulement, c'est un autre,
C'est un plus grand que lui, c'est un plus fier vainqueur,
Qui parle contre toi dans mon âme et mon cœur ;
Frappe-le, celui-là, si ton bras peut l'atteindre !
Épargne Safwan. Moi, si mon sang doit teindre
Cette place, tu peux l'ordonner sans remord :
Puisque je fus à toi, je dois être à la mort !
(Elle va vers Mahomet, qui recule et l'éloigné du geste sans pouvoir lui parler, comme frappé de stupeur, ainsi que pendant tout le discours d'Ayesha.)