AGNÈSE
Bon maître, nous allons nous amuser, je crois.
ARÉTIN
Non, et je te défends de rire cette fois : Pour nous tous, que Ton hait, qu'on aime ou qu'on admire, Il vient toujours une heure où l'on ne doit pas rire! Mais donnez-moi ma coupe I
(L'Arétine se précipite vers la coupe et la lui apporte, tandis qu'une autre prend la coupe au page et verse à boire.)
Oui, ce vin de l'Etna Que le doge Gritti l'an dernier me donna, Semble meilleur encore dans ma coupe sculptée Par Cellini — par moi, pour lui plaire acceptée !
(Tous boivent et s'asseoient autour de l'Arétin.)
TORBIDO
Maître, nous attendons.
ARÉTIN
Voici. J'avais vingt ans ; Je ris moi-même, allez ! quand je songe à ce temps. J'étais pauvre, et pourtant sans fiel et sans envie, Buvant tous les rayons du printemps de la vie. Rempli d'illusions... ce qui suffît enfin A tromper l'appétit lorsque le cœur a faim. J'apprenais un métier dangereux, quoique honnête: Relieur ! Prose et vers, cela monte à la tête ! Un jour, j'allai porter quelque missel fort beau Chez un vieux gentilhomme à mine de corbeau ; Il avait une fille, une enfant presque encore Chaste, grave et pourtant souriante : une aurore! Si vous voulez savoir quand, pourquoi je l'aimai, Faites ces questions à la brise de mai ! Bref, comprenant alors l'amour de cette sorte, Je demandai sa main...
370 LE FILS DE l'ARÉTIN
AGNÈSEj avec un éclat de rire.
On vous mit à la porte!