ACTE DEUXIÈME
CAMILLA
J'ai mieux que des remords, vous allez voir ! — Comment Ai-je pour bien agir attendu ce moment ? 11 faut vous l'expliquer, et cependant j'hésite.
ANGELA
Parlez !
CAMILLA
J'abandonnai mon fils, hélas ! plus vite Que les bêtes des bois ne font pour leurs petits ! Je ne comprenais pas. — Au hasard je partis Pour Rome, pour Milan, pour Venise, pour Gêne, Dans la stupidité d'un forçat à la chaîne, Ayant pour seul bonheur mon mépris de l'amour I J'avais presque oublié mon fils, vraiment ! — Un jour, Une femme pareille à moi... « Viens, me dit-elle, Voir mon fils. » — Il riait dans son lit de dentelle, Il me tendit les bras, et je crus voir, je vis Tout à coup me sourire un autre enfant, mon fils ! Depuis lors, ah ! grand Dieu ! durant mes longues veilles, Que de fois j'entendis, dans l'ombre, à mes oreilles Une voix, puis des cris, et je pensais tout bas : C'est mon fils ! C'est l'enfant qui m'appelle là-bas ! Et je voulais courir vers lui... Mais impossible ! Sur moi pesait toujours la misère inflexible ; Et quand il me restait, par hasard, un peu d'or, Pouvais-je aller chercher mon fils? Non, moins encor : J'aurais eu pour moi-même un mépris plus farouche Si le pain de la honte avait sali sa bouche ! Mais dans un vague espoir j'attendais ! — Un matin, On m'apprend que mon père, un marchand levantin Que tourmenta fort peu l'amour de la famille, Est mort sans laisser d'autre héritier que sa fille. — Me voilà riche... et libre ! Enfin j'ai rejeté Le manteau de l'opprobre et de l'impureté, Et, pour mon premier pas dans la nouvelle route, Je viens chercher mon fils.
ANGELA
Orfinio !
CAMILLA
Sans doute.
ANGELA
L'emmener... avec vous?
Puisque je vous le dis !
C'est naturel, je crois; je viens chercher mon fils.
ANGELA
Après ce que je viens d'entendre, je vous jure Que grande est ma pitié, mais grande est ma torture ! Car il faut vous répondre à l'instant sans détour, Et la froide raison doit parler à son tour.
CAMILLA
Je ne vous comprends pas.
ANGELA
Vous allez me comprendre.
Votre fils... Je n'ai pas le droit de vous le rendre.
CAMILLA
Comment ?
ANGELA
Je ne peux pas. C'est vous en dire assez. Mon devoir le défend.
CAMILLA
En quoi ?
ANGELA
Réfléchissez.
CAMILLA
Il n'en est pas besoin ! C'est fort simple, madame : Je suis la mère ; j'ai mon droit, je le réclame.