SCÈNE V
AMAURY, RADBERT, GÉRALD, LE DUC NAYME, RAGENHARDT, foule de Chevaliers
LE DUC NAYME à Gérald, s'arrêtanl sur le seuil.
Oui, chevalier, oui certe, Faites de ma présence avertir dame Berthe ; (Gérald donne tout bas un ordre à un serviteur, qui sort aussitôt.) Votre père, Gérald... il est sans doute ici; Conduisez-moi vers lui...
GÉRALD
Seigneur duc, le voici.
AMAURY, bas à Radbert.
Le duc Nayme!
RADBERT, bas.
Courage 1 LE DUC NAYME, allant vers Amaury.
Au nom de Charlemagne, Au nom du roi des Francs, empereur d'Allemagne, Comte, je vous salue, et nous nous inclinons Devant vous, moi,duc Nayme, et mes vieux compagnons.
AMAURY, bas à Radbert.
Oui, je les reconnais! Vont-ils me reconnaître, Eux aussi? J'ai versé trop peu de pleurs peut-être!
RADBERT, bas
Courage !
AMAURY, avançant.
Soyez tous, seigneurs, les bienvenus!
LE DUC NAYME
Sire comte, vos traits ne m'étaient pas connus; Je distingue pourtant sur ce mâle visage Du métier de la guerre un long apprentissage, Comment se fait- il donc?
AMAURY
C'eût été grand hasard Que sur moi, sire duc, tombât votre regard : Plus d'un soldat n'est pas connu du capitaine ; Simple écuyer du comte Amaury d'Aquitaine, J'avais sauvé ses jours dans un péril très grand, 11 me légua son nom et son titre en mourant.
LE DUC NAYME
Titre et nom sont portés de façon digne et haute ;
Je suis fier aujourd'hui comte, d'être votre hôte ;
Votre fils s'est conduit en noble chevalier,
Et son premier exploit ne saurait s'oublier.
— Venez, sire Gérald, mais c'est étrange comme
Votre aspect... A qui donc ressemble ce jeune homme?
AMAURY, à part.
Grand Dieu !
Je ne sais pas... je ne me souviens plus; Laissez-moi rappeler mes souvenirs confus ; Venez... plus près encor! — Plus je vous considère... Ah ! oui, c'est à Roland !
GÉRALD
A Roland 1
AMAURY, bas à Radbert, en lui montrant Gérald.
A son frère 1 (Haut.)
Duc, l'orgueil paternel, par vous-même excité, Me fait manquer aux lois de l'hospitalité.
— Esclaves, apportez le festin qu'on prépare.
(Les esclaves servent le festin sur des tables à gauche.)
LE DUC, prenant place à la table du fond, avec Radbert et Amaury.
Oui, je veux, comte, avant que l'heure nous sépare,
Qu'on voie à vos côtés le duc Nayme et les siens,
Et que nous nous traitions déjà d'amis anciens.
Rompons ce pain, mon hôte, en signe d'alliance,
Puis, en gage nouveau de double confiance,
Remplissons et vidons la même coupe d'or.
(Le duc et Amaury boivent à la même coupe. Le duc s'assied et prend pari au festin. Gérald reste a droite. Radbert s'assied à la table à gauche.)
Comte, à notre festin manque un plaisir encor : N'est-il pas parmi nous un jongleur ; un trouvère ? J'aime les chants guerriers mêlés aux chocs du verre.
AMAURY
Nous n'avons pas ici de jongleur ; mais mon fils A reçu les leçons d'un ménestrel, jadis.
— Voyons, Gérald, sais-tu quelque nouveau poème ? Quelque chanson de geste ? Obéis au duc Xayme.
GÉRALD
Excusez-moi, mon père : aujourd'hui, je le sens, La force manquerait sans doute à mes accents.
RADBERT
Non, non, Gérald, il faut faire ce qu'on demande, Rends du repas guerrier la noblesse plus grande : Dis-nous cette chanson dont un moine est l'auteur.
GÉRALD
Puisqu'on le veut ainsi, grâce pour le chanteur !
(Il prend le milieu du théâtre.)