ACTE DEUXIÈME
La France, dans ce siècle, eut deux grandes épées, « Deux glaives, l'un royal et l'autre féodal, « Dont les lames d'un flot divin furent trempées ; « L'une a pour nom Joyeuse, et l'autre Durandal.
« Roland eut Durandal, Charlemagne a Joyeuse,
« Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier,
« En qui vivait du fer l'âme mystérieuse,
« Que pour son œuvre Dieu voulut s'associer.
« Toutes les deux dans les mêlées « Entraient jetant leur rude éclair, « Et les bannières étoilées « Les suivaient en flottant dans l'air ! « Quand elles faisaient leur ouvrage, « L'étranger frémissant de rage, « Sarrazins, Saxons, ou Danois, « Tourbe hurlante et carnassière, « Tombait dans la rouge poussière « De ces formidables tournois!
« Durandal a conquis l'Espagne, « Joyeuse a dompté le Lombard :
« Chacune à sa noble compagne « Pouvait dire : Voici ma part !
« Toutes les deux ont par le monde « Suivi, chassé le crime immonde, « Vaincu les païens en tout lieu ; « Après mille et mille batailles, « Aucune d'elles n'a d'entailles « Pas plus que le glaive de Dieu !
« Hélas ! La même fin ne leur est pas donnée : « Joyeuse est fière et libre après tant de combats, « Et quand Roland périt dans la sombre journée, « Durandal des païens fut captive là-bas !
« Elle est captive encore, et la France la pleure, « Mais le sort différent laisse l'honneur égal,
« Et la France, attendant quelque chance meilleure, « Aime du même amour Joyeuse et Durandal! »
LE DUC NAYME
Bien, Gérald! — Versez donc l'hydromel d'Allemagne Et le vin de Gaza, pages... A Charlemagne !
(Il lève sa coupe et boit avec tous les chevaliers, qui répètent le même cri, exceplé RagenhardL.)
Maintenant, à Roland !
(Tous les assislanls, exceplé Ragenhardl, répètent le même cri.) GÉRALD, qui observe Ragenhardt placé en face de lui. Ragenhardt, que fais-tu?
Pourquoi ce regard sombre et ce front abattu? Étant chrétien, agis en chrétien ! Qu'est-ce à dire ? Sans doute ton hanap est vide?...
RAGENHARDT
Non, messire.
GÉRALD
Aux deux héros français, alors, bois avec nous 1
RAGENHARDT
A ma place vraiment, seigneurs, que feriez-vous? Je suis chrétien d'hier, mais la voix de vos prêtres M'enseigna comme à vous le respect des ancêtres ; Vous donc, vainqueurs des miens, comprenez mon refus.
(Levant sa coupe.) Je bois à Witikind, à la Saxe, aux vaincus !
GÉRALD
Prends garde à toi, Saxon !
LE DUC NAYME
Gérald!...
GÉRALD
Un tel outrage...
LE DUC NAYME
Excusons-le, Gérald, en faveur du courage !
RAGENHARDT
Merci, duc ! — Seulement, Gérald avec orgueil, En chantant nos revers, a caché votre deuil ; Nous eûmes comme vous nos bonheurs, nos victoires ; Vous eûtes comme nous vos jours expiatoires, Vos fronts se sont parfois courbés sous Faquilon ; Vous avez eu Roland, — mais aussi Ganelon !
amaury, à part- Grand Dieu!
LE DUC NAYME, se levant.
Tais-toi, Saxon ! Laisse ce nom infâme ; Quelle douleur viens-tu réveiller dans notre âme ! Ganelon!... Ah! son nom qui fait frémir ma voix, Qui remet sous nos yeux les hontes d'autrefois, Son nom qui vient troubler l'heure qui nous rassemble, Élevons tous la main pour le maudire ensemble ; Qu'il entende du fond des enfers aujourd'hui Nos malédictions descendre jusqu'à lui 1
(Tous les assistants se lèvent, la main haute pour obéir au duc, excepté Amaury et Radbert).