‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 309 sur 387 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

FRANCO, VENIERI

VENIERI

Tout est prêt.

FRANCO

La gondole?

VENIERI

Amarrée Au quai des Esclavons. L'heure de la marée Approche. Le soir vient, longue sera la nuit. Et nous pourrons gagner les lagunes sans bruit.

Tu connais les chemins?...

VENIERI

Qui mènent de Venise A Malamocco ? Certes ! Il faut que je te dise Une chose pourtant ; je trouve hasardeux Le projet dont tu m'as parlé.

FRANCO

Riches tous deux, Nous le serons demain. Quant au danger, qu'importe?

VENIERI

La somme que l'on t'a promise est vraiment forte. J'en conviens. Mais il faut la gagner ! Es-tu sûr Qu'Orfinio consente ? Oui, c'est le point obscur.

franco

Non ; crois-moi, je le tiens.

VENIERI

Comment ?

FRANCO

C'est une histoire Curieuse : Angela, Camilla ! C'est à croire Que le diable brouillait les cartes tout exprès Contre ces braves gens ! J'en ai ri.

VENIERI

Bon. Après?

Attends. Orfînio fut conduit par sa mère Ici même. Elle fut d'abord rude et sévère Pour lui : mais il avait, ce jeune criminel, Ce qui gagne toujours le pardon maternel, On ne sait quoi qui fait sourire et qui désarme.

VENIERI

L'attrait du vice, hélas! Jeune, j'avais ce charme.

FRANCO

D'ailleurs, il était brave, et pour ces femmes-là — A Venise et partout l'on remarque cela — C'est un réveil d'orgueil, une noblesse obscure. Quand leur fils est vaillant ou quand leur fille est pure 1

VENIERI

Si j'avais des enfants, je les voudrais ainsi !

FRANCO

Bref, la mère et le fils demeurèrent ici. Elle était riche, mais ignorait l'art frivole D'enfermer l'oiseau d'or dans sa cage.

VENIERI

11 s'envole Et ne revient jamais !

FRANCO

Le fils au bout d'un an Avait dévoré tout. Ce fut un beau roman : Des palais, des festins, un luxe ridicule ; Des spectacles donnés au peuple, Jeux d'hercule,

Combats d'ours, de taureaux et de chiens, evviva !

Et le reste ! Bientôt la ruine arriva,

L'usurier menaçant, le créancier qui pleure,

Tout enfin!... Je me dis alors : Voici mon heure!

Je vins m'offrir à lui comme l'ange sauveur

Et notre Orfînio d'une telle ferveur

Me reçut qu'aujourd'hui, par un effet logique,

Je suis le confident de cet être tragique 1

C'est moi qui le conseille ! Et l'on te garantit

Qu'il est bien conseillé 1

VENIERI

Tu m'ôtes l'appétit !

FRANCO

Scènes de créanciers et fausses signatures, Hier, pour ajouter à toutes ses tortures, L'argent des Turcs offert au moment décisif, C'est le moins que j'ai fait !

VENIERI

J'en suis plus mort que vif!

FRANCO

Comment ne veux-tu pas que dans le piège il tombe? C'est aujourd'hui, ce soir, qu'éclatera la bombe ; Il est perdu, je suis content !

VENIERI

Ah!

L'Arétin N'est pas là, par malheur!

VENIERI

Disparu ?

FRANCO

C'est certain ; Depuis un an, depuis ce drame de famille... Il ne sera pas là !

VENIERI

Comme ton regard brille !

Pourquoi, diable! tiens-tu, pour de nouveau t'aigrir, A revoir l'Arétin?

FRANCO

Eh !... pour le voir souffrir 1

VENIERI

Ahl — Mais Orfinio pourrait, malgré ta ruse, Tout refuser.

FRANCO

Pourquoi veux -tu donc qu'il refuse ?

VENIERI

Eh ! l'honneur qu'on va faire au fils d'abord, et puis A la mère, est vraiment touchant.

FRANCO, ironiquement.

Comme tu dis !

VENIERI

Crois-tu qu'en ce moment de triomphe et de gloire Orfinio pourrait trahir?...

FRANCO

J'aime à le croire 1 Ses scrupules, je sais comment les endormir ; Sur les vices d'autrui je suis loin de gémir, Mais cet Orfinio moi-même m'épouvante :

Ame d'aventurier ténébreuse et mouvante, Allant du désir sombre au désir furieux, Moi seul je le connais : son père valait mieux !

VENIERI

Qui sait? Peut être un jour le fils, comme le père, Deviendra vertueux.

FRANCO

Pas de sitôt j'espère 1 Ces êtres-là, malgré des repentirs très courts,

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