‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 321 sur 387 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

La résolution dans mon âme était prise, J'allais dire le mot qui doit livrer Venise, Et cependant j'ai dit que je voulais encor Réfléchir seul...

(Après un long silence.) Livrer mon pays pour de l'or, Voilà le fait, telle est la vérité sans phrase : Si je dis non, ma dette effrayante m'écrase, Je suis perdu!... Franco l'a dit avec raison... Si j'accepte, sauvé!... Mais c'est la trahison ! Ces gens qui m'insultaient, je les force au silence... Quatre millions d'or, c'est le droit d'insolence ! Puisqu'ils me sont offerts, puisque mon seul espoir...

(Levant la tète par hasard vers les deux drapeaux.) Ces drapeaux... Ah! l'honneur!

(11 s'en éloigne brusquement.) Je ne veux plus les voir !

Trahir. . . Qu'est-donc cela ? Qui sait ? Qui peut connaître, Sans le sentir, en soi, ce qu'est l'âme d'un traître? J'eus toujours, en voyant ce que les autres font, La curiosité de pénétrer au fond !

Les traîtres... Mais leur race en tout pays abonde, C'est presque la moitié de l'histoire du monde ! — C'est Charles de Bourbon, le connétable, hier — Tous ces hommes à l'œil terrible, au cœur amer, Ces princes, ces soldats, ces doges, ces ministres, Quel instinct les poussait vers les heures sinistres? Agissaient-ils ainsi pour un vil intérêt ? Non : leur regard allait plus haut qu'on ne croirait ! Non : ils avaient en eux, voyant ce que nous sommes, Le dédain de la règle et le mépris des hommes l Le remords... Ils savaient ce qu'on appelle ainsi : C'est le nom des forfaits qui n'ont pas réussi ! Sur ces êtres hautains, que la foule condamne, Je le sens, une loi mystérieuse plane ; Ils donnent, avant d'être à leur tour abattus, Un démenti superbe aux vulgaires vertus;

470 LE FILS DE l'aRÉTIN

Ne fût-ce qu'un instant, ils jettent dans l'espace

Un cri d aigle blessé qui sur le monde passe,

Et souvent font jaillir, sous le ciel sombre ou bleu,

Les fanges de la terre à la face de Dieu ! [gouffre,

— Leur ressembler, c'est grand ! — Mais, penché sur le

Je veux savoir si l'on a peur et si l'on souffre !

Si j'ai peur, il sera temps par un brusque effort

De reculer... Le cœur? Il ne bat pas plus fort !

Je ne sens même plus ni tristesse ni fièvre,

Rien de ce que je dis ne fait trembler ma lèvre ;

Quels que soient les périls en face regardés,

Je souris à la chance et je jette les dés ;

Livrer tout au destin, au hasard qui nous mène,

C'est cela, rien de plus, la conscience humaine !

Ma force brave tout : si c'est le châtiment,

Je l'accepte, sans peur, d'avance froidement ;

Aucune crainte en moi : le calme ! — Eh bien, mon père,

« L'homme ne fait jamais tout le mal qu'il espère »,

Disiez-vous ; je le fais ! Je pars ! Et sur mes pas

Les murs de ce palais ne s'écrouleront pas !

Pour m'arrêter, du fond de la noire lagune

Tout à l'heure une main sortira-t-elle ? Aucune !

La mer n'aura pas même un flot plus agité,

Et j'irai vers le crime avec tranquillité !

Je vais sortir d'ici, voilà l'heure qui sonne,

Et pour me crier : « Reste ! » il ne viendra personne !

Il va sortir par le fond. Arétin, Angela, Stellina, Gamilla sont au fond depuis quelques instants. Arétin fait signe aux trois femmes de rester au fond. Mais lui-même se jette entre Orfinio et le chemin que celui-ci va prendre.)

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