ACTE QUATRIÈME
Car j'ai toujours souffert, moi né pour être infâme ; Il faudrait cette mort pour me refaire une âme ! Mais vous n'oserez pas ! Je vois dans ce regard Qu'il faudrait que mon cœur vînt chercher le poignard ; Frappez donc! Sauvez-moi de ma longue misère, Pour que j'apprenne enfin qu'on peut aimer son père !
ARÉTIN
Tais-toi !
ORFINIO
Vous n'osez pas ?
ARÉTIN
Tais -toi ! tais-toi !
ORFINIO
Pourtant, Si je m'en vais, je vais où le crime m'attend !...
(Silence de l'Arétin.) Faites donc place ! Il faut que je passe, vous dis-je
ARÉTIN, avec égarement.
Qui donc me parle ainsi ? D'où me vient ce vertige ? Cet homme sans pitié, sans honneur et sans loi, C'est mon crime vivant qui marche devant moi ! S'il vit, Venise meurt ! Cela ne peut pas être ! Elle est lente à sonner, l'heure qui fait un traître ; Même à l'instant choisi pour des forfaits pareils, L'amour de la patrie a de brusques réveils ! Les ténèbres s'en vont, le vrai jour recommence. Cet amour-là, malgré ta honteuse démence, Est au fond de ton cœur ! Dis-le-moi donc !
ORFINIO
Eh bien, Je n'aime rien au monde et ne veux aimer rien ; L'amour, pour une fois qu'est tombé de ma bouche Son nom, m'a rendu l'âme indomptable et farouche ; La souffrance est le droit de haïr, et je hais ! Et je n'aime ici-bas que le mal que je fais !
476 LE FILS DE l'aRÉTIX
Je hais le Dieu qui fît de nous ce que nous sommes, Tous ceux qui sont heureux sur la terre des hommes, Ce qu'on appelle honneur, gloire, courage, foi : Vous parliez de patrie ! Eh ! que m'importe à moi ? Que l'ennemi triomphe et que Venise tombe ; Moi qui ne ris jamais, je rirai sur sa tombe ! Et c'est ma joie enfin de me dire aujourd'hui : La haine de mon cœur ne mourra qu'avec lui ! Si j'ai des fils, en eux qu'elle se perpétue, Cette haine !...
ARÉTIX, levant son poignard et frappant.
J'ai fait ce monstre : je le tue !
LES TROIS FEMMES, accourant.
Ah ! Dieu !
AXGELA et CAMILLA
Mon fils 1 mon fils !
ORFIXIO
N'approchez pas de moi !
Laissez-moi fuir au loin dans l'éternel effroi !
ARÉTIX, avec égarement.
Qu'ai-je donc ? N'est-ce pas le vent de la folie Qui passe sur mon front ? — Ah ! je vous en supplie... C'est moi le criminel, moi seul 1 Vous savez bien, Ce livre... vous savez... le livre ! Eh ! oui, le mien ! Que de mal ! . . . que de mal ! Du sang, là ! Prenez garde 1 Cet enfant... qu'il est pâle et comme il me regarde 1 Voilà le châtiment qui m'était réservé : J'ai donc tué... mon fils!
ORFIXIO, se traînant jusqu"à lui.
Père, tu l'as sauvé !
(Il meurt.)
DRAME EN QUATRE ACTES, EN VERS