ACTE TROISIÈME
Je dis que le calcul, l'histoire, la magie,
Et, quoique l'Empereur l'aime, l'astrologie,
Sont des arts dangereux, qui même des plus forts
Amollissent le cœur et déforment le corps.
Qui lit bien se bat mal ! Vous en êtes la preuve :
A quoi vous sert ici votre science neuve ?
Voilà depuis un mois un seigneur sarrazin
Qui vous provoque tous dans le champ clos voisin,
Et vous êtes par lui vaincus l'un après l'autre,
Votre savoir est grand... Je préférais le nôtre !
GEOFFROY
Pourquoi nous disputer sur nos goûts différents ? Richard, le temps n'est plus des chevaliers errants ; La preuve, la voici, tiens : Près de cette grille, Aux portes du palais, cette cloche qui brille, Immobile, au soleil :
RICHARD
C'est la cloche d'argent !
GEOFFROY
Autrefois, dans ces jours que tu regrettes tant, Quand un de ces héros dont sans cesse tu parles Venait dans ce palais trouver l'empereur Charles, S'il avait accompli quelques hauts faits nouveaux, Sûr d'obtenir ainsi le prix de ses travaux, Il sonnait cette cloche, et puis faisait connaître La première faveur qu'il réclamait du maître ; Seulement, une loi terrible, on le conçoit, Aurait puni quiconque eût réclamé sans droit. — Eh bien ! depuis dix ans peut-être, cette cloche, Richard, est immobile.
RICHARD
Et je vous le reproche !
GEOFFROY
Calme-toi, bon Richard, et laisse-nous un peu Lire ce livre... Vois l c'est la Cité de Dieu ;
Le grand Alcuin l'explique aux clercs de son école, Et Charlemagne l'aime !
RICHARD
Ah ! jeunesse frivole I
Ceux qui vivent vivront longtemps: j'aime mieux ceux Qui sont morts ! — Apprenez à lire, paresseux !
GEOFFROY, s'asseyant pour lire.
Quand tous auront appris, crois-le bien, mon vieux maître, Tout n'en ira que mieux.
RICHARD
L'escrime aussi?
GEOFFROY
Peut-être 1
RICHARD
Apprenez vite alors, par la bonté des cieux !
Le vieux Richard, au fond, ne demande pas mieux.
HARDRÉ, descendant la scène avec Ragenhardt et autres jeunes seigneurs. Comment, seigneur saxon ! ce Sarrazin...
RAGENHARDT
Sans doute Ce combat, seigneurs francs, pour vous je le redoute.
HARDRÉ
Eh quoi ! nous serions tous vaincus dans ce duel ? Par un païen ? par un Sarrazin ? c'est cruel !
RAGENHARDT
Oui ! mais je le connais pour l'avoir vu combattre, Près de Narbonne, l'an dernier, seul contre quatre. C'est terrible I — On se sent subitement frappé, Comme si l'on était d'éclairs enveloppé ! A de certains moments, qu'il prépare et médite, Le fer semble jaillir de cette main maudite. C'est sa manière, à lui. Je vous plains.