‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 45 sur 387 · SCÈNE II CHARLEMAGNE, BERTHE · texte numérisé non relu

SCÈNE II CHARLEMAGNE, BERTHE

Cher sire, ce spectacle est trop terrible à voir ! Renoncez aujourd'hui...

CHARLEMAGNE

Non, non ! C'est mon devoir.

— Jadis, et bien souvent, devant ce palais même, Des ennemis, jetant au Christ leur vil blasphème, Des seigneurs sarrazins, prince, émir, tour à tour, Venaient me défier en face de ma cour ; C'étaient Balant, Jonas, Ferragus, et tant d'autres. « Francs chevaliers ! disais-je en regardant les nôtres, « Le ciel de Mahomet réclame ses élus, « Tâchez qu'avant ce soir il en ait un de plus I » Ils me répondaient tous par un seul cri : Montjoie ! Et l'un d'eux, souriant, tranquille, plein de joie, Olivier ou Renaud ou Roland, descendait Dans l'arène où le noir Sarrazin attendait.

Dur combat ! Le païen, s'élançant de la terre,

Horrible, rugissant comme fait la panthère,

Surprenait, terrassait parfois le paladin ;

Mais le bon chevalier se relevait soudain,

Et, quand il revenait vainqueur sous l'oriflamme,

Je ne sais quel orgueil royal m'entrait dans l'âme !

Ah ! ces jours de fierté jamais ne reviendront ;

A la gloire j'étais, je dois être à l'affront !

0 Roland I ô Roland ! quelle honte est la mienne

De voir ta Durandal dans cette main païenne !

(Il s'assied sur un fauteuil à gauche.) BERTIIE

Sire, espérons encor.

CHARLEMAGNE

Le ciel l'a donc permis :

La force maintenant passe à nos ennemis I Parmi mes chevaliers, il faut le reconnaître, Pas un seul ne vaincra ce Sarrazin.

Peut-être !

BERTIIE CIIARLEMAG>TE

Lequel ?

BERTIIE

Gérald,

CIIARLEMAGNE

Gérald ! Tu ne sais même pas, Ma fille, en quel pays il a porté ses pas ; A son père pourtant par un pressant message, J'ordonnai de venir ici me rendre hommage Pour le fief de Montblois. Nous espérions ainsi Que le sort de Gérald serait mieux éclairci ; Mais le comte Amaury n'a fait nulle réponse Depuis deux mois I Le sort contre nous se prononce.

Sire, Gérald viendra pourtant avant ce soir; C'est un pressentiment, sire; mieux qu'un espoir.

CHARLEMAGNE

J'eus longtemps, comme toi, cette espérance, Barthe;

Parfois, l'œil attaché sur cette cour déserte,

Il me semblait — l'espoir cherche à se prendre à tout —

Que la cloche d'argent résonnait tout à coup,

Et que c'était Gérald qui venait... Ah 1 mensonge !

La cloche est bien muette, et nul que moi n'y songe !

Elle ne sera pas muette plus longtemps : Le vengeur va venir, je le sais, et j'attends !

CHARLEMAGNE

Gomme à ce fier langue on reconnaît ta fille. Roland ! Oui, dans ses yeux c'est ton regard qui brille ! — Berthe, sois donc bénie, enfant à qui je dois Ce vivant souvenir des gloires d'autrefois 1 Toi qui comprends si bien mes deuils et mes alarmes, Le seul front sur lequel puissent tomber mes larmes, Toi le seul cœur à qui le mien ose s'ouvrir, Toi qui me chéris mieux en me voyant souffrir ! Eh bien, fasse le ciel que ton Gérald revienne ; Dans cette noble main je veux placer la tienne, Je veux qu'avant ma mort Gérald soit ton époux ; Mais la mort n'attend pas...

Sire, que dites-vous ?

CHARLEMAGNE

Non la mort n'attend pas, et tout me la présage : C'est bien le vent du soir qui me souffle au visage !

Sire... mon père 1...

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