SCÈNE II CHARLEMAGNE, BERTHE
Cher sire, ce spectacle est trop terrible à voir ! Renoncez aujourd'hui...
CHARLEMAGNE
Non, non ! C'est mon devoir.
— Jadis, et bien souvent, devant ce palais même, Des ennemis, jetant au Christ leur vil blasphème, Des seigneurs sarrazins, prince, émir, tour à tour, Venaient me défier en face de ma cour ; C'étaient Balant, Jonas, Ferragus, et tant d'autres. « Francs chevaliers ! disais-je en regardant les nôtres, « Le ciel de Mahomet réclame ses élus, « Tâchez qu'avant ce soir il en ait un de plus I » Ils me répondaient tous par un seul cri : Montjoie ! Et l'un d'eux, souriant, tranquille, plein de joie, Olivier ou Renaud ou Roland, descendait Dans l'arène où le noir Sarrazin attendait.
Dur combat ! Le païen, s'élançant de la terre,
Horrible, rugissant comme fait la panthère,
Surprenait, terrassait parfois le paladin ;
Mais le bon chevalier se relevait soudain,
Et, quand il revenait vainqueur sous l'oriflamme,
Je ne sais quel orgueil royal m'entrait dans l'âme !
Ah ! ces jours de fierté jamais ne reviendront ;
A la gloire j'étais, je dois être à l'affront !
0 Roland I ô Roland ! quelle honte est la mienne
De voir ta Durandal dans cette main païenne !
(Il s'assied sur un fauteuil à gauche.) BERTIIE
Sire, espérons encor.
CHARLEMAGNE
Le ciel l'a donc permis :
La force maintenant passe à nos ennemis I Parmi mes chevaliers, il faut le reconnaître, Pas un seul ne vaincra ce Sarrazin.
Peut-être !
BERTIIE CIIARLEMAG>TE
Lequel ?
BERTIIE
Gérald,
CIIARLEMAGNE
Gérald ! Tu ne sais même pas, Ma fille, en quel pays il a porté ses pas ; A son père pourtant par un pressant message, J'ordonnai de venir ici me rendre hommage Pour le fief de Montblois. Nous espérions ainsi Que le sort de Gérald serait mieux éclairci ; Mais le comte Amaury n'a fait nulle réponse Depuis deux mois I Le sort contre nous se prononce.
Sire, Gérald viendra pourtant avant ce soir; C'est un pressentiment, sire; mieux qu'un espoir.
CHARLEMAGNE
J'eus longtemps, comme toi, cette espérance, Barthe;
Parfois, l'œil attaché sur cette cour déserte,
Il me semblait — l'espoir cherche à se prendre à tout —
Que la cloche d'argent résonnait tout à coup,
Et que c'était Gérald qui venait... Ah 1 mensonge !
La cloche est bien muette, et nul que moi n'y songe !
Elle ne sera pas muette plus longtemps : Le vengeur va venir, je le sais, et j'attends !
CHARLEMAGNE
Gomme à ce fier langue on reconnaît ta fille. Roland ! Oui, dans ses yeux c'est ton regard qui brille ! — Berthe, sois donc bénie, enfant à qui je dois Ce vivant souvenir des gloires d'autrefois 1 Toi qui comprends si bien mes deuils et mes alarmes, Le seul front sur lequel puissent tomber mes larmes, Toi le seul cœur à qui le mien ose s'ouvrir, Toi qui me chéris mieux en me voyant souffrir ! Eh bien, fasse le ciel que ton Gérald revienne ; Dans cette noble main je veux placer la tienne, Je veux qu'avant ma mort Gérald soit ton époux ; Mais la mort n'attend pas...
Sire, que dites-vous ?
CHARLEMAGNE
Non la mort n'attend pas, et tout me la présage : C'est bien le vent du soir qui me souffle au visage !
Sire... mon père 1...