‹ Œuvres choisies; La Fille de RolandChapitre 46 sur 387 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

CHARLEMAGNE

Enfant ! Tu pleures ? Et pourquoi 1 Juges-en mieux, et sois plus forte ; écoute-moi : Ce qui tourmente une âme au déclin de la vie, Ce n'est plus ou l'orgueil, ou la crainte, ou l'envie ; C'est un désir ardent et plein d'anxiété De se juger soi-même en toute vérité ; Aucun homme, aucun roi jusqu'au fond de son être Ne descend tant qu'il vit... Mourir,c'est se connaître ! — Je ne me connais pas moi-même I J'ai pourtant Travaillé, combattu, souffert à tout instant. Oui, j'ai porté mes lois chez les peuples barbares, Comme on soumet un fleuve en franchissant ses barres, J'ai pris et j'ai gardé l'Europe dans ma main, J'ai refait pour le Christ le vieux monde romain, Et pourtant ! n'ai-je rien, en scrutant mes pensées, A regretter parmi mes actions passées ? Ces peuples qu'il fallait en un seul rassembler, Ne les ai-je pas trop broyés pour les mêler ? Un roi ne sait jamais cela que lorsqu'il tombe : L'arbre de vérité ne croît que sur sa tombe l

Sire, le monde entier, comme le peuple franc, Vous a nommé le Juste aussi bien que le Grand !

CHARLEMAGNE

La flatterie ainsi vivants nous accompagne ! Mais quel nom Dieu doit-il donner à Charlemagne ? — Je le saurai bientôt ! — Pais, quel trouble profond Quand je songe comment nos œuvres se défont I Hélas ! toute puissance est à peine élevée Qu'elle s'ébranle ; où sont les fils de Mérovée ? Où sont ceux de Clovis ? Que deviendront les tiens, Charlemagne? Après moi, quels seront leurs soutiens ? Quand on m'aura couché sous le funèbre dôme L'Empire sera-t-il ou colosse ou fantôme ?

Ma race vivra-t-elle un siècle seulement ? — Je le saurai, bientôt ! — Bientôt, en m'endormant Du sommeil de la mort, m'enfuyant de la terre, Je verrai l'avenir sans voile et sans mystère, Dans le livre des temps pour mon regard ouverts, 0 France ! je lirai ta gloire ou tes revers !

(11 se lève.)

Ta gloire ! oh ! puisse-t-elle, aux époques prochaines, Croître en s'affermissant comme croissent les chênes, Offrir l'abri superbe et l'ombre de son front, Nation maternelle, aux peuples qui naîtront, Afin qu'on dise un jour, selon mon espérance : Tout homme a deux pays, le sien et puis la France î

(On entend au dehors une fanfare de clairons).

BERTIIE

Ecoutez !

CHARLEMAGNE

Le voici ! le païen ! le vainqueur !

L'étranger ! Gesse donc de battre, mon vieux cœur !

Finir ainsi 1 vaincu... parce More d'Espagne !

Moi, Charles ! moi qui suis, moi qui fus Charlemagne !

Non, je ne le suis plus ! Courbe la tête, ô roi,

Puisque Dieu pour toujours s'est retiré de toi !

(Charlemagne va lentement se placer sur le trône. Le Sarrazin entre et se place en face de lui.)

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