INTRODUCTION IX
que le Gouvernement interdisait la pièce, à la demande du sultan Abdul-Hamid, lequel, sans l'avoir lue, lavait déclarée attentatoire à la sainte révérence due au Prophète! Et ainsi se trouva devenir vraie, en l'an de grâce 1890, la plus paradoxale imagination du monologue que Figaro , près d'un siècle avant, débitait sous les grands marronniers du comte Al ma vi va :
«... Je broche une comédie sur les mœurs du Sérail ; auteur espaqnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule;k l'instant, un envoyé... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc, et voilà ma comédie flambée pour plaire aux princes mahomélans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant : « Chiens de chrétiens ! » La mesure était d'autant moins explicable que le poète, non seulement n'avait pas calomnié ni même « frondé » le Prophète, mais donné de lui, au contraire, une image grandiose, avec tout le respect qu'on peut porter à un homme dont on admire le génie, en combattant les seules conséquences de sa doctrine. Et la chose parut plus inexplicable encore lorsqu'on vit, quelques jours après, VOdéon, autre théâtre d'Etat, remonter, sans protestation de la Sublime Porte ni interdiction de nos ministres, le Mahomet de Voltaire, où le Prophète est présenté comme le plus cynique et le plus féroce des imposteurs. Henri de Bomier, seul, connaissait le mot de l'énigme ; il savait le nom du drôle qui avait contre lui seul — ne jalousant pas Voltaire — suggéré à Constantinople cette manifestation diplomatique. Par patriotisme, il sHnclina,et par pudeur, il se tut. Le Théâtre-Français, comme lui frustré, fît généreusement son devoir : la Fille de Roland fut reprise avec éclat ;et quelques mois après, porté par ce nouveau triomphe, Henri de Bornier entrait à l'Académie Française.
Un autre grand sujet le hantait depuis longtemps : sentant monter sans cesse autour de lui, par le journal et par le livre, le flot de l'immoralité publique, il crut faire œuvre de patriote encore en essayant de porter à la scène le