SCÈNE III WALTER, HILDIGA
HILDIGA
La liberté, Walter! quoi ! ce n'est pas un rêve? Il est donc vrai : le voile horrible se soulève ! Non, ce rêve est trop beau ; c'est impossible, hélas I Non, non, Ellak se trompe.
Il ne se trompe pas.
Tout ce qu'il dit est vrai.
HILDIGA
Tout ce qu'il dit ?
WALTER
Sans doute.
HILDIGA
Tout ce qu'il dit, Walter ?
WALTER
Oui ; que Dieu qui m'écoute Soit témoin ! Dans mon cœur je garderais encor Ce secret cher et doux comme on garde un trésor, Mais puisqu'un autre a dit pour moi le mot suprême, A mon tour, humble et fier, je te le dis : — Je t'aime 1 Oui, je t'aime ! Autrefois, au temps de ta grandeur, J'aurais eu cette altière et farouche pudeur
D'étouffer mon amour ; mais ici, sous Forage,
Dans la tourmente horrible où grandit ton courage,
Dans le deuil, dans l'exil plus noir que le trépas,
T'admirer sans t'aimer, je ne le pouvais pas !
Je ne sais quel mystère et quel charme environne
Divinement ce front qui n'a plus de couronne ;
Ton regard de martyre a des rayons si doux
Qu'ils semblent attirer notre âme malgré nous,
Et parfois tout à coup, par un contraste étrange,
On croit y voir briller le glaive de l'archange !
Je t'aime de l'amour le seul digne de toi,
Fait d'attendrissement, de respect et de foi;
Quand les cieux mêmes sont aux méchants débonnaires,
A cette heure coupable où dorment les tonnerres,
Il me semble que Dieu me permet aujourd'hui
De retrouver en toi quelque chose de lui,
Pour rallumer encor mon courage et ma flamme,
Mon amour, le voilà : — mon âme aime ton âme !
IIILDIGA
Ton âme aime mon âme! — Oui, Walter, tu dis bien Ce que je sens aussi : mon cœur aime le tien ! Reine, je t'aimerais, comme je t'aime esclave ; Mais, comme notre sort, que notre amour soit grave ; Que cet amour, profond dans la crainte ou l'espoir, Etant né dans le deuil, vive pour le devoir ! Nous allons échapper à nos longues misères, Mais d'autres resteront ici, qui sont nos frères; Si nous les laissions seuls dans l'exil éternel, Notre bonheur serait injuste et criminel! Délivrés avant eux, n'ayons qu'une espérance, N'ayons qu'une pensée au cœur : leur délivrance ! Nous y travaillerons par l'or et par le fer; Il faut que pas un d'eux ne reste en cet enfer; 11 le faut ! Et plus tard, quand je serai ta femme, Si Dieu me rend le trône après ce joug infâme, N'imitons pas ces rois qui cherchent à bannir Des leçons de l'exil l'importun souvenir !
WALTER
Je comprends, Hildiga; j'agirai de la sorte. Mais qui donc t'a donné cette âme tendre et forte Où vient chaque vertu triompher à son tour ?
HILDIGA
Dieu d'abord, le malheur plus tard, enfin l'amour ! Maintenant, quelque joie à nos cœurs est permise ; Dieu sans doute d'Ellak bénira l'entreprise, Et cette liberté qu'il prépare pour nous...
WALTER
Silence : Attila vient !
(Ils s'écartent un peu, pendant qu'Attila entre avec sa suite.)