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EXTRAITS

DE VAUVENARGUES

REFLEXIONS ET MAXEVIES

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

L'esprit de l'homme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu'il ne peut lier»

Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c'est la marque pour la rejeter.

La clarté orne les pensées profondes.

L'obscurité est le royaume de l'erreur.

Il n'y aurait point d'erreurs qui ne périssent d'elles-mêmes, rendues clairement.

Ce qui f^t souvent le mécompte d'un écrivain, c'est qu'il croit rendre les choses telles qu'il les aperçoit ou qu'il les sent.

On proscrirait moins de pensées d'un ouvrage, si on les concevait comme l'auteur.

Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c'est une vérité qui court les rues.

Il est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre ; de sorte que, s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu'elle est nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépendances qu'on avait laissé échapper.

VAUVENARGUES

Si une pensée ou un ouvrage n'intéresse que peu de personnes, peu en parleront.

C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu'il est rare qu'elles soient l'ouvrage du mérite. Les fruits mûrs, mais laborieux, de la prudence, sont toujours tardifs.

L'espérance anime le sage et leurre le présomptueux et l'indolent, qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

Beaucoup de défiances et d'espérances raisonnables sont trompées.

L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse, pour gouverner seule.

La prospérité fait peu d'amis.

Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage.

Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison.

La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse.

La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude.

La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer.

Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.

Il n'est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.

Avant d'attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements.

Les abus inévitables sont des lois de la nature.

Nous n'avons pas le droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.

On ne peut être juste si on n'est humain.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l'on cherche avant toutes choses la commodité.

Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l'établir, ou de lui égaler le vice pour la détruire.

Nos erreurs et nos divisions, dans la morale, viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s'ils pouvaient être tout à fait vicieux ou tout à fait bons.

Il n'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d'erreur.

Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes : bonnes et vicieuses tour à tour.

Nous ne connaissons pas l'attrait des violentes agitations. Ceux que nous plaignons de leurs embarras méprisent notre repos.

Personne ne veut être plaint de ses erreurs.

Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillants.

Les jeunes gens connaissent plutôt l'amour que la beauté.

Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.

La coutume fait tout, jusqu'en amour.

Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères ; cela a toujours été ainsi. Mais les hommes se piquent d'être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature.

La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte.

Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

C'est une preuve de petitesse d'esprit, lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable. Les grandes âmes aiment naturellement tout ce qui est digne de leur estime.

L'estime s'use comme l'amour,

VAUVENARGUES

Quand on sent qu'on n'a pas de quoi se faire estimer de quelqu'un, on est bien près de le haïr.

Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs n'en ont qu'une feinte dans les affaires. C'est la marque d'un naturel féroce, lorsque le plaisir ne rend point humain.

Les plaisirs enseignent aux princes à se familiariser avec les hommes.

Le trafic de l'honneur n'enrichit pas.

Ceux qui nous font acheter leur probité ne nous vendent ordinairement que leur honneur.

La conscience, l'honneur, la chasteté, l'amour et l'estime des hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.

Celui qui sait rendre ses profusions utiles a une grande et noble économie.

Les sots ne comprennent pas les gens d'esprit.

Personne ne se croit propre comme un sot à duper les gens d'esprit.

Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne quelque ascendant, qui sont ceux qu'il faut attacher et comme incorporer à nous, les autres ne tenant à nos amorces que par l'intérêt, l'objet du monde le plus changeant.

Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt.

L'intérêt fait peu de fortunes.

Il est faux qu'on ait fciit fortune lorsqu'on ne sait pas en jouir.

L'amour de la gloire fait les grandes fortunes entre les peuples.

Nous avons si peu de vertu, que nous nous trouvons ridicules d aimer la gloire.

La fortune exige des soins. Il faut être souple, amusant, cabaler, n'offenser personne, plaire aux femmes et aux

========================== RÉFLEXIONS ET MAXIMES

hommes en place, se mêler des plaisirs et des affaires, cacher son secret, savoir s'ennuyer la nuit à table, et jouer trois^ quadrilles sans quitter sa chaise ; même après tout cela, on n'est sûr de rien. Combien de dégoûts et d'ennuis ne pourraiton pas s'épargner, si on osait aller à la gloire par le seul mérite !

Quelques fous se sont dit à table : Il n'y a que nous qui soyons la bonne compagnie, et on les croit.

Les joueurs ont le pas sur les gens d'esprit, comme ayant l'honneur de représenter les gens riches.

Les gens d'esprit seraient presque seuls, sans les sots qui s'en piquent.

Celui qui s'habille le matin avant huit heures pour entendre plaider à l'audience, ou pour voir des tableaux étalés au Louvre, ou pour se trouver aux répétitions d'une pièce prête à paraître, et qui se pique de juger en tout genre du travail d'autrui, est un homme auquel il ne manque souvent que de l'esprit et du goût.

Nous sommes moins offensés du mépris des sots que d'être médiocrement estimés des gens d'esprit.

C'est offenser les hommes que de leur donner des louanges qui marquent les bornes de leur mérite : peu de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.

Il est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut l'être.

On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et l'autre par le cœur.

La raison et l'extravagance, la vertu et le vice ont leurs heureux. Le contentement n'est pas la marque du mérite.

La tranquillité d'esprit passerait-elle pour une meilleure preuve de la vertu ? La santé la donne.

Si la gloire et le mérite ne rendent pas les hommes heureux, ce que l'on appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets ? Une âme un peu courageuse daignerait-elle accepter ou la fortune, ou le repos d'esprit, ou la modération, s'il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentiments et abaisser l'essor de son génie?

VAUVENARGUES

La modération des grands hommes ne borne que leurs vices.

La modération des faibles est médiocrité.

Ce qui est arrogance dans les faibles est élévation dans les forts ; comme la force des malades est frénésie, et celle des sains est vigueur.

Le sentiment de nos forces les augmente.

On ne juge pas si diversement des autres que de soi-même.

Il n'est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses.

Pauvres et riches, nul n'est vertueux ni heureux si la fortune ne l'a mis à sa place.

Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.

On tire peu de service des vieillards.

Les hommes ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils en aient le pouvoir.

L'avare prononce en secret : Suis- je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l'importune.

Ceux qui croient n'avoir plus besoin d'autrui deviennent intraitables.

Il est rare d'obtenir beaucoup des hommes dont on a besoin.

On gagne peu de choses par habileté.

Nos plus sûrs protecteurs sont nos talents.

Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places ; mais la nature, qui ne les en a pas rendus capables, fait aussi qu'ils se tiennent très contents dans les dernières.

On méprise les grands desseins lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès.

Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Les grands hommes entreprennent les grandes choses parce qu'elles sont grandes, et les fous parce qu'ils les croient faciles.

Il est quelquefois plus facile de former un parti que de venir par degrés à la tête d'un parti déjà formé.

Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d'œuvre de l'art.

On peut dominer par la force, mais jamais par la seule adresse.

Ceux qui n'ont que de l'habileté ne tiennent en aucun lieu le premier rang.

La force peut tout entreprendre contre les habiles.

Le terme de l'habileté est de gouverner sans la force.

C'est être médiocrement habile que de faire des dupes.

La probité, qui empêche les esprits médiocres de parvenir à leurs fins, est un moyen de plus de réussir pour les habiles.

Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.

Les habiles ne rebutent personne.

L'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé.

Il faut tout attendre et tout craindre du temps et des hommes.

Les méchants sont toujours surpris de trouver de l'habileté dans les bons.

Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoignent également une âme faible.

La familiarité est l'apprentissage des esprits.

Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous cachons nous-mêmes.

VAUVENARGUES

Les maximes des hommes décèlent leur cœur.

Les esprits faux changent souvent de maximes.

Les esprits légers sont disposés à la complaisance.

Les menteurs sont bas et glorieux.

Peu de maximes sont vraies à tous égards.

On dit peu de choses solides lorsqu'on cherche à en dirs d'extraordinaires.

Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nous-mêmes.

On ne s'amuse pas longtemps de l'esprit d'autrui.

Les meilleurs auteurs parlent trop.

La ressource de ceux qui n'imaginent pas est de conter.

La stérilité de sentiment nourrit la paresse.

Un homme qui ne soupe ni ne dîne chez lui se croit occupé. Et celui qui passe la matinée à se laver la bouche et à donner audience à son brodeur se moque de l'oisiveté d'un nouvelliste qui se promène tous les jours avant dîner.

Il n'y aurait pas beaucoup d'heureux s'il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

Lorsqu'une chose ne peut pas nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.

Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires.

La raison nous trompe plus souvent que la nature.

La raison ne connaît pas les intérêts du cœur.

Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion, c'est qu'elle donne plus de force pour exécuter.

Si les passions font plus de fautes que le jugement, c'est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Les grandes pensées viennent du cœur.

Le bon instinct n'a pas besoin de la raison, mais il la donne.

On paye chèrement les moindres biens lorsqu'on ne les tient que de la raison.

La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.

Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion.

On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil.

La conscience est la plus changeante des règles.

La fausse conscience ne se connaît pas.

La conscience est présomptueuse dans les forts, timide dans lés faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc., organe du sentiment qui nous domine et des opinions qui nous gouvernent.

La conscience des mourants calomnie leur vie.

La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.

La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit ; et ceux qui redoutaient la mort sans péril la souffrent sans crainte.

La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur et jusqu'à l'amour de la vie^

On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.

Il est injuste d'exiger d'une âme atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir ? Ne serait-il pas plus étrange, s'il était encore le même homme qu'en pleine santé ? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi, on nous excuse d'être incapable ce jour-là d'application, et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqué. Refuserons-nous

VAUVENARGUES

à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ; et oserons -nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie?

Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.

Je dis quelquefois en moi-même : La vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais, si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m'ennuyer une demi-heure.

La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.

Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance !

Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire, on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures, et on a raison. Car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace ? Mais ce qu'on oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir ; c'est-à-dire nous sommes bien fous de ne pas commettre au liasard nos destinées, et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.

Ni le dégoût n'est une marque de santé, ni l'appétit n'est une maladie : mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps. Mais on juge de l'âme sur d'autres principes : on suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions ; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge; on la regarde comme un temps de fièvre ; et on place la force de l'homme dans sa décadence.

REFLEXIONS ET MAXIMES

L'esprit est l'œil de l'âme, non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue bonne pour marcher ? Ne faut-il pas avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer ?

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit.

Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire, ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.

Aurions-nous cultivé les arts sans les passions ? et la réflexion toute seule nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins et notre industrie ?

Les passions ont appris aux hommes la raison.

Dans l'enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion, et en a été le premier maître.

Qui considérera la vie d'un seul homme y trouvera toute l'histoire du genre humain, que la science et l'expérience n'ont pu rendre bon.

S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.

Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.

Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver.

Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur bien.

Il est injuste d'exiger des hommes qu'ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.

VAUVENARGUES

Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran.

Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice.

C'est entreprendre sur la clémence de Dieu de punir sans nécessité.

La morale austère anéantit la vigueur de l'esprit, comme les enfants d'Esculape détruisent le corps pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

La clémence vaut mieux que la justice.

Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes, et les plaignons peu des plus grands malheurs.

Nous réservons notre indulgence pour les parfaits.

On ne plaint pas un homme d'être un sot, et peut-être qu'on a raison; mais il est fort plaisant d'imaginer que c'est sa faute.

Nul homme n'est faible par choix.

Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.

La générosité souffre des maux d' autrui, comme si elle en était responsable.

L'ingratitude la plus odieuse, mais la plus commune et la plus ancienne, est celle des enfants envers leurs pères.

Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d'estimer nos bonnes qualités, s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts.

On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que pourrait le faire la vertu.

Les princes font beaucoup d'ingrats, parce qu'ils ne donnent pas tout ce qu'ils peuvent.

La haine est plus vive que l'amitié, moins que la gloire.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis ils nous les doivent, et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.

On n'est pas né pour la gloire lorsqu'on ne connaît pas le prix du temps.

L'activité fait plus de fortunes que la prudence.

Celui qui serait né pour obéir obéirait jusque sur le trône.

Il ne parait pas que la nature ait fait les hommes pour l'indépendance.

Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice. La justice ou la force, il a fallu opter entre ces deux maîtres, tant nous étions peu faits pour être libres.

La dépendance est née de la société.

Faut-il s'étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux, s'ils pensent même ainsi de leurs semblables, et que la fortune accoutume les puissants à ne compter qu'eux sur la terre ?

Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible, et la même règle est suivie par les animaux et les êtres inanimés ; de sorte que tout s'exécute dans l'univers par la violence, et cet ordre, que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale, la plus immuable et la plus importante de la nature.

Les faibles veulent dépendre, afin d'être protégés. Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.

Qui sait tout souffrir peut tout oser.

Il est des injures qu'il faut dissimuler pour ne pas compromettre son honneur.

Il est bon d'être ferme par tempérament, et flexible par réflexion.

Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie méchants ; mais les méchants veulent passer pour bons.

VAUVENARGUES

Si l'ordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont plus fortes.

La loi des esprits n'est pas différente de celle des corps, qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.

Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs ; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme.

Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.

Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire ; mais un épuisement de nos propres organes et un témoignage de notre faiblesse.

Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres ; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature si féconde, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme ; et parce qu'il est obligé d'y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est hors de sa place.

L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail, mais il ne peut jouir que par l'action, et n'aime qu'elle.

Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.

Où tout est dépendant, il y a un maître : l'air appartient à l'homme, et l'homme à l'air ; et rien n'est à soi ni à part.

O soleil ! ô cieux ! qu'êtes- vous ? Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main de l'Être des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde sur qui vous régnez mériterait-il nos hommages ? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion, les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peut-il paraître ? Un atome presque invisible, qu'on appelle l'homme, qui rampe sur la face de la terre, et qui ne dure

REFLEXIONS ET MAXIMES

qu'un jour, embrasse en quelque sorte d'un coup d'œil le spectacle de l'univers dans tous les âges.

Quand on a beaucoup de lumières, on admire peu ; lorsque l'on en manque, de même. L'admiration marque le degré de nos connaissances, et prouve moins souvent la perfection des choses que l'imperfection de notre esprit.

Ce n'est point un grand avantage d'avoir Tesprit vif, si on ne l'a pas juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.

Parler imprudemment et parler hardiment, c'est presque toujours la même chose, mais on peut parler sans prudence et parler juste ; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.

Il y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants. La plupart le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaieté.

Ceux qui se moquent des penchants sérieux aiment sérieusement les bagatelles.

Différent génie, différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l'on achète une bague, on dit : Celle-là est trop grande, l'autre est trop petite, jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier ; car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.

Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles ; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses hu-

VAUVENARGUES

maines, qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais, s'il conclut mal, je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble, et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou à la profondeur de son esprit.

On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit ; car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.

Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions ; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet,] et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, «t courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.

Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.

Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses, fait les esprits vastes. Ainsi la justesse parait être le premier degré, et une condition très nécessaire de la vraie étendue d'esprit.

Un homme qui digère mal, et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.

Je n'approuve point ta maxime qui veut qu'un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément ; mais il est vrai aussi que cette science superficielle

REFLEXIONS ET MAXIMES

qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans des détails et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels ; et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très médiocre ; et au contraire, des esprits très vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit ni le savoir n'est preuve de génie.

La vérité échappe au jugement^ comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant. Il s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur.

Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs ; autant de bonnes qualités que de mauvaises ; autant de plaisirs que de peines ; mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever audessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux, que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous commettre. Cette vanité iridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus, car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'architecture, etc.

Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à l'abandonner et à embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire ; et c'est ce qui fait en partie que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

VAUVENARGUES

Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.

Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée.

Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.

Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État ; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.

Le vice fomente la guerre ; la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Qu'on tempère, comme on voudra, la souveraineté dans un Etat, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées ; et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.

Les sujets font la cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent. Il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Nous croyons négliger la gloire par pure paresse, tandis que nous prenons des peines infinies pour le plus petit intérêt.

Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères.

n faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire.

Il y a des hommes qui, sans y penser, se forment une idée de leur figure, qu'ils empruntent du sentiment qui les domine ; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau.

Ceux qui n'ont que de l'esprit ont du goût pour les grandes choses et de la passion pour les petites.

La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds ; il y a peut-être moins d'esprits faux que de stériles.

Tout ce qui distingue les hommes parait peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l'infirmité, l'esprit ou la stupidité ? Une légère différence des organes, un peu plus ou un peu moins de bile, etc. Cependant ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hommes ; et lorsqu'ils en jugent autrement, ils sont dans l'erreur.

Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la vieillesse, les talents et les agréments : la réputation ou les richesses.

Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables.

Quelque vanité qu'on nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de notre mérite.

Nous nous consolons rarement des grandes humiliations ; nous les oublions.

Moins on est puissant dans le monde, plus on peut commettre de fautes impunément ou avoir inutilement un vrai mérite.

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Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où l'on est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs ; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence, comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.

Soit vivacité, soit hauteur, soit avarice, il n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continnelle de faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence, c'est à la fortune qu'il le doit.

Nous sommes consternés de nos rechutes et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.

La nécessité modère plus de peines que la raison.

La nécessité empoisonne les maux qu'elle ne peut guérir.

Les favoris de la fortune ou de la gloire, malheureux à nos yeux, ne nous détournent point de l'ambition.

La patience est l'art d'espérer.

Le désespoir comble non seulement notre misère, mais notre faiblesse.

Ni les dons ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté.

Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.

Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde que dans les conditions moins fortunées.

Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un faible.

Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors, comme de jeunes gens qui suivent amou-

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

reusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir, et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie, comme un homme que la curiosité a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil.

Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu.

Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.

Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par lès agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes, et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public, au lieu d'applaudir â l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque ; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui, s'étant renfermés dans un seul et beau caractère, paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

Ce qui parait aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur, mais il difficile de l'apprécier.

Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poètes, pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable ; aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément que vrai et pathétique dans les autres; d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines ; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les moeurs des peuples, ni leurs opinions, ni leurs histoires, ni leur langue même n'ont pu échapper ; illustre, en sortant de l'enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose ; philosophe et peintre sublime,

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qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et enrichi le théâtre de nouvelles grâces ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien d'ordinaire qu'il ne l'embellisse; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

Il ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent.

On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas droit de lui plaire, surtout si ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que n'avons que par réflexion. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances que d'en bien posséder un petit nombre.

Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raison nerfaux ; et plus on voudra les pousser au delà des notions communes, plus on les mettra en péril de se tromper.

Il n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation, qu'on ne

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voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux-arts, ce qu'on remarque dans les gouvernements populaires, où il n'y a point de puérilités et de fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.

L'erreur ajoutée à la vérité ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres ; c'est gâter le goût ; c'est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôtf dans ses productions, de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles.

Ce que nous appelons une pensée brillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.

Qui a le plus a, dit-on, le moins; cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires ; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu.

La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur âme. Il ne paraît pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultueuses de la vie ; au lieu que l'éloquence se mêle partout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'État et les politiques, etc.

C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la

VA UVENARG UES

droiture, même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général étaient fidèles aux particuliers. Leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail ; car le mensonge est faible par lui-même : il faut qu'il se cache avec soin ; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux, ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres ? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie ?

Descartes a pu se tromper dans quelques-uns de ses principes, et ne point se tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas est de se croire seuls judicieux. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celles de trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom, parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant ; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-

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mêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses ni assez importantes pour faire du bruit.

Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant, de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur L«3 esprits pesants, les sophistes ne reconnaissent pas la philosophie, lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions, des discussions, des détails et des arguments* Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient pas osé le compter parmi Jes philosophes de son siècle.

C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent contre la poésie et Téloquence ; et les gens du monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens ; ou tout au contraire, l'esprit dominant assujétit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs.

Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour ? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc. ; et ce peu qu'ils ont en partage^ ils ne le possèdent, point à leur volonté ni dans le besoin, ni dans tous les âges.

C'est une maxime inventée par l'envie, et trop légèrement adoptée par les philosophes, qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères,

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L'envie ne saurait se cacher. Elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes. Son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle, emportée, insensée, brutale.

Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité, sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public, qu'ils ne dépravent ses inclinations.

Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies, il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres.

Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre et comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes, en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes, comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer, sont des charlatans de morale.

Il n'y a point de contradiction dans la nature.

Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même ? Et pourquoi voulons-nous que Tamour-propre soit toujours un vice ?

S'il y a un amour de nous-même naturellement officieux et compatissant, et un autre amour-propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre ?

Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison, que s'ensuivrait-il ? Pourquoi, si on nous loue

- RÉFLEXIONS ET MAXIMES

avec justice de nos sentiments, ne nous louerait-on pas encore de notre raison ? Est-elle moins nôtre que la volonté ?

On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion la trahiraient pour le vice utile. Oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.

Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme, si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre, ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.

Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.

J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient feint une vertu incompatible avec la nature de l'homme, et qu'après l'avoir ainsi feinte, ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination, ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire, puisqu'ils l'ont créé ; mais la véritable vertu, celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions, celle qui est l'ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'âme, celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie et subsistera à jamais avec des caractères ineffaçables.

Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents. Le cœur n'auraitil que des vices? Et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertus ?

Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. O mes amis ! qu'est-ce donc que la vertu ?

Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?

Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides et que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est que, faibles échos les uns des autres, ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi, non seulement dans la morale, mais quelque sujet que ce puisse être,

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presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point ; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité, excitent contre eux la colère et les préventions du public.

n n'y à guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet ; et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce et rend les États redoutables.

Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très assurément les moins parfaits. Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison, n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

Quelle est quelquefois la faiblesse et l'inconséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple, la plus nombreuse partie de la nation ; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l'esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus ni les mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts et à notre raison de les conduire.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

Nul n'est ambitieux par raison ni vicieux par défaut d'esprit.

Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts ; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de cette famille, non après.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Les traités les mieiix ménagés ne sont que la loi du plus fort.

Le commerce est l'école de la tromperie.

A voir comme en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortunes, et où l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile.

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre -nuire, et forcés néanmoins de s'entr'aider contre leur inclination et leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que l'on peut faire du bien, on est à même de faire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs ; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions, quoi qu'il en puisse être ; et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison.

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

Il est aisé de tromper les plus habiles en leur proposant des choses qui passent leur esprit et qui intéressent leur cœur.

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Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts ?

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n'ai plus ni le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs...

La foi est la consolation des misérables et la terreur des heureux.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs ni nous consoler de ses peines.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés se regardait peut-être comme un philosophe.

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune, il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres qu'ils choisissent une opinion, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose ; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire estimer.

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux ? Je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois ; c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu'il veut le paraître.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Les hommes dissimulent par faiblesse et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.

L'art de plaire est l'art de tromper.

Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nousmêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal, danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n'empruntaient rien que d'eux-mêmes; ce qui fait qu'ils sont inégaux, et mêlés de mille endroits faibles, avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions, et par là sont plus soutenus ; nul ne trouve tout dans son propre fonds.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu'il prenne, s'il peut, la manière et le tour élevé des maîtres. Toutes les richesses de l'expression appartiennent de droit à ceux qui savent les mettre à leur place.

Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne lorsqu'on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour, ou la joindre à une autre vérité qui l'éclaircisse, et former un corps de raison. C'est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses et de savoir les rassembler ; et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu'à ceux qui les rendent utiles.

On fait un ridicule à un homme du monde du talent et du goût d'écrire. Je demande aux gens raisonnables : Que font ceux qui n'écrivent pas ?

On ne peut avoir l'âme grande ou l'esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature ; les sciences à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu'il y a, dans les objets de la pensée, de noble ou d'utile ; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné.

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Voulez-vous démêler, rassembler vos idées, les mettre sous un même point de vue et les réduire en principes, jetez-les d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à y gagner par cet usage du côté de la réflexion, ce qui est faux manifestement, que n'acquerriez-vous pas du côté de l'expression ! Laissez dire à ceux qui regardent cette étude comme audessous d'eux. Qui peut croire avoir plus d'esprit, un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu ? Qui a été chargé de plus d'affaires et de plus importantes? Cependant nous avons des Controverses de ce grand ministre et un Testament politique ; on sait même qu'il n'a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la plus empruntée et la plus à nous qu'on connaisse. Il n'est pas besoin de citer, après un si grand nom, d'autres exemples : le duc de La Rochefoucauld, l'homme de son siècle le plus poli et le plus capable d'intrigues, auteur du livre des Maximes ; le fameux cardinal de Retz, le cardinal d'Ossat, le chevalier Guillaume du Temple et une infinité d'autres qui sont aussi connus par leurs écrits que par leurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu'il paraisse du moins par l'expression de nos pensées et par ce qui dépend de nous que nous n'étions pas incapables de les concevoir.

Deux études sont importantes : l'éloquence et la vérité ; la vérité, pour donner un fondement solide à l'éloquence et bien disposer notre vie ; l'éloquence, pour diriger la conduite des autres hommes et défendre la vérité.

La plupart des grandes affaires se traitent par écrit II ne suffit donc pas de savoir parler ; tous les intérêts subalternes, les engagements, les plaisirs, les devoirs de la vie civile, demandent qu'on sache parler ; c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'unir l'une et l'autre éloquence ; mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne sait penser ; et on ne sait guère penser si l'on n'a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout confirme notre maxime : l'étude du vrai la première, l'éloquence après.

C'est un mauvais parti pour une femme que d'être coquette. Il est rare que celles de ce caractère allument de grandes passions, et ce n'est pas à cause qu'elles sont légères, comme

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

on croit communément, mais parce que personne ne veut être dupe. La vertu nous fait mépriser la fausseté et l' amourpropre nous la fait hsax.

Est-ce force dans les hommes d'avoir des passions, ou insuffisance et faiblesse ? Est-ce grandeur d'être exempt de passions, ou médiocrité de génie ? Ou tout est-il mêlé de faiblesse et de force, de grandeur et de petitesse ?

Qui est plus nécessaire au maintien d'une société d'hommes faibles et que leur faiblesse a unis, la douceur ou l'austérité ? Il faut employer l'une et l'autre. Que ls^ loi soit sévère et les hommes indulgents.

La sévérité dans les lois est humanité pour les peuples. Dans les hommes, elle est la marque d'un génie étroit et cruel ; il n'y a que la nécessité qui puisse la rendre innocente.

Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe ; la loi ne saurait égaler les hommes malgré la nature.

S'il n'y avait de domination légitime que celle qui s'exerce avec justice, nous ne devrions rien aux mauvais rois.

Comptez rarement sur l'estime et sur la confiance d'un homme qui entre dans ^tous vos intérêts, s'il ne vous parie aussitôt des siens.

Nous haïssons les dévots qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, et se piquent souvent euxmêmes de choses encore plus méprisables.

Nous nous formons, sans y penser, une idée de notre figure sur ridée que nous avons de notre esprit ou sur le sentiment qui nous domine ; et c'est pour cela qu'un fat se croit toujours si bien fait.

C'est par la conviction manifeste de notre incapacité que le hasard dispose si universellement et si absolument de tout. Il n'y a rien de plus rare dans le monde que les grands talents et que le mérite des emplois : la fortune est plus partiale qu'elle n'est injuste.

VAUVENARGUES

Les hommes sont si sensibles à la flatterie que, lors même qu'ils pensent que c'est flatterie, ils ne laissent pas d'en être les dupes.

Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous-mêmes ; il faut donc allier ces deux études.

Le mystère dont on enveloppe ses desseins marque quelquefois plus de faiblesse que l'indiscrétion, et souvent nous fait plus de tort.

Ceux qui font des métiers infâmes, comme les voleurs, les femmes perdues, s'honorent de leurs crimes et regardent les honnêtes gens comme des dupes. La plupart des hommes, dans le fond du cœur, méprisent la vertu, peu la gloire.

La Fontaine était persuadé, comme il le dit, que l'apologue était un art divin. Jamais peut-être de véritablement grands hommes ne se sont amusés à tourner des fables.

Une mauvaise préface allonge considérablement un mauvais livre ; mais ce qui est bien pensé est bien pensé et ce qui est bien écrit est bien écrit.

Ce sont les ouvrages médiocres qu'il faut abréger. Je n'ai jamais vu de préface ennuyeuse à la tête d'un bon livre.

Toute hauteur affectée est puérile ; si elle se fonde sur des titres supposés, elle est ridicule ; et si ces titres sont frivoles, elle est basse : le caractère de la vraie hauteur est d'être toujours à sa place.

Nous n'attendons pas d'un malade qu'il ait l'enjouement de la santé et la même force de corps ; s'il conserve même sa raison jusqu'à la fin, nous nous en étonnons ; et s'il fait paraître quelque fermeté, nous disons qu'il y a de l'affectation dans cette mort, tant cela est rare et difficile. Cependant, s'il arrive qu'un autre homme démente en mourant, ou la fermeté ou les principes qu'il a professés pendant sa vie ; si, dans l'état du monde le plus faible, il donne quelque marque de faiblesse... ô aveugle malice de l'esprit humain ! il n'y a pas de contradictions si manifestes que l'envie n'assemble pour nuire.

On n'est pas appelé à la conduite des grandes affaires, ni aux sciences, ni aux beaux-arts, ni à la vertu, quand on

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

n'aime pas ces choses pour elles-mêmes, indépendamment de la considération qu'elles attirent. On les cultiverait donc inutilement dans ces dispositions : ni l'esprit ni la vanité ne peuvent donner le génie.

Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères ; cela a toujours été ainsi ; mais les hommes se piquent d'être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature.

Les femmes ne peuvent comprendre qu'il y ait des hommes désintéressés à leur égard.

Il n'est pas libre à un homme qui vit dans le monde de n'être pas galant.

Quels que soient ordinairement les avantages delà jeunesse, un jeune homme n'est pas bien venu auprès des femmes jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat.

Il est plaisant qu'on ait fait une loi de la pudeur aux femmes, qui n'estiment dans les hommes que l'effronterie.

Les femmes et les jeunes gens ne séparent pas leur estime de leurs goûts.

On ne loue point une femme ni un auteur médiocre comme eux-mêmes se louent.

Il est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut l'être.

Une femme qui croit se bien mettre ne soupçonne pas, dit un auteur, que son ajustement deviendra un jour aussi ridicule que la coiffure de Catherine de Médicis. Toutes les modes dont nous sommes prévenus vieilliront peut-être avant nous, et même le bon ton.

Il y a peu de choses que nous sachions bien.

Si on n'écrit point parce qu'on pense, il est inutile de penser pour écrire.

Tout ce qu'on n'a pensé que pour les autres est ordinairement peu naturel.

La clarté est la bonne foi des philosophes.

La netteté est le vernis des maîtres.

La netteté épargne les longueurs et sert de preuves aux idées.

VAUVEN ARGUES

La marque d'une expression propre est que, même dans les équivoques, on ne puisse lui donner qu'un sens.

Il semble que la raison, qui se communique aisément et se perfectionne quelquefois, devrait perdre d'autant plus vite tout son lustre et le mérite de la nouveauté ; cependant les ouvrages des grands hommes, copiés avec tant de soin par d'autres mains, conservent, malgré le temps, un caractère toujours original ; car il n'appartient pas aux autres hommes de concevoir et d'exprimer aussi parfaitement les choses qu'ils savent le mieux. C'est cette manière de concevoir, si vive et si parfaite, qui distingue dans tous les genres le génie et qui fait que les idées les plus simples et les plus connues ne peuvent vieillir.

Les grands philosophes sont les génies de la raison.

Pour savoir si une pensée est nouvelle, il n'y a qu'à l'exprimer bien simplement.

Il y a peu de pensées synonymes, mais beaucoup d'approchantes.

Lorsqu'un bon esprit ne voit pas qu'une pensée puisse être utile, il y a grande apparence qu'elle est fausse.

Nous recevons de grandes louanges avant d'en mériter de raisonnables.

Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire.

Les réputations mal acquises se changent en mépris.

L'espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens.

L'adversité fait beaucoup de coupables et d'imprudents.

La raison est presque impuissante pour les faibles*

Le courage est la lumière de l'adversité.

L'erreur est la nuit des esprits et le piège de l'innocence.

Les demi-philosophes ne louent l'erreur que pour faire les honneurs de la vérité.

C'est être bien impertinent de vouloir faire croire qu'on n'a pas assez d'erreurs pour être heureux.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Celui qui souhaiterait sérieusement des illusions aurait au delà de ses vœux.

Les corps politiques ont leurs défauts inévitables, comme les divers âges de la vie humaine. Qui peut garantir la vieillesse des infirmités, hors la mort ?

La sagesse est le tyran des faibles.

Les regards affables ornent le visage des rois.

La licence étend toutes les vertus et tous les vices.

La paix rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles.

Le premier soupir de l'enfance est pour la liberté.

La liberté est incompatible avec la faiblesse.

L'indolence est le sommeil des esprits.

Les passions plus vives sont celles dont l'objet est plus prochain, comme le jeu et l'amour, etc.

Lorsque la beauté règne sur les yeux, il est probable qu'élis règne encore ailleurs.

Tous les sujets de la beauté ne connaissent pas leur souveraine.

Si les faiblesses de l'amour sont pardonnables, c'est principalement aux femmes qui régnent par lui.

La raison rougit des inclinations de la nature, parce qu'elle n'a pas de quoi connaître la perfection de ses plaisirs.

Notre intempérance loue les plaisirs.

La constance est la chimère de l'amour.

C'est une preuve de peu d'esprit et de mauvais goût, lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable : rien n'est si aimable que la vertu pour les cœurs bien faits.

Les hommes simples et vertueux mêlent de la délicatesse et de la probité jusque dans leurs plaisirs.

Ceux qui ne sont plus en état de plaire aux femmes s'en corrigent.

VAUVENARGUES

Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.

L'utilité de la vertu est si manifeste que les méchants la pratiquent par intérêt.

Rien n'est si utile que la réputation, et rien ne donne la réputation si sûrement que le mérite.

La gloire est la preuve de la vertu.

La trop grande économie fait plus de dupes que la profusion.

La profusion avilit ceux qu'elle n'illustre pas.

Si un homme obéré et sans enfants se fait quelques rentes viagères, et jouit par cette conduite des commodités de la vie, nous disons que c'est un fou qui a mangé son bien.

Les sots admirent qu'un homme à talents ne soit pas une bête sur ses intérêts.

La libéralité et l'amour des lettres ne ruinent personne; mais les esclaves de la fortune trouvent toujours la vertu trop achetée.

On fait bon marché d'une médaille lorsqu'on n'est pas curieux d'antiquités ; ainsi ceux qui n'ont pas de sentiments pour le mérite ne tiennent presque pas de compte des plus grands talents.

Le grand avantage des talents paraît en ce que la fortune sans mérite est presque inutile.

On tente d'ordinaire sa fortune par des talents qu'on n'a pas.

Il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. Ce serait être fou de conserver un état médiocre au prix d'une grande fortune ou de la gloire.

Il n'y a point de vice qui ne soit nuisible, dénué d'esprit.

J'ai cherché s'il n'y avait point de moyen de faire sa fortune sans mérite, et je n'en ai trouvé aucun.

Moins on veut mériter sa fortune, plus il faut se donner de peine pour la faire.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Les beaixx esprits ont une place dans la bonne compagnie, mais la dernière.

Les sots usent des gens d'esprit comme les petits hommes portent de grands talons.

Il y a des hommes dont il vaut mieux se taire que de les louer selon leur mérite.

Il ne faut pas tenter de contenter les envieux.

L'avarice ne s'assouvit pas par les richesses, ni l'intempérance par la volupté, ni la paresse par l'oisiveté, ni l'ambition par la fortune ; mais, si la vertu même et si la gloire ne nous rendent heureux, ce que l'on appelle bonheur vaut-il nos regrets ?

Il y a plus de faiblesse que de raison à être humilié de ce qui nous manque, et c'est la source de toute faiblesse.

Le mépris de notre nature est une erreur de notre raison.

Un peu de café après le repas fait qu'on s'estime. Il ne faut aussi quelquefois qu'une petite plaisanterie pour abattre une grande présomption.

On oblige les jeunes gens à user de leurs biens comme s'il était sûr qu'ils dussent vieillir.

A mesure que l'âge multiplie les besoins de la nature, il réserve ceux de l'imagination.

Tout le monde empiète sur un malade : prêtres, médecins, domestiques, étrangers, amis ; et il n'y a pas jusqu'à sa garde qui ne se croie en droit de le gouverner.

L'avarice annonce le déclin de l'âge et la fuite précipitée des plaisirs.

L'avarice est la dernière et la plus absolue de nos passions.

Personne ne peut mieux prétendre aux grandes places que ceux qui ont les talents.

Les plus grands ministres ont été ceux que la fortune avait placés plus loin du ministère.

La science des projets consiste à prévenir les difficultés de l'exécution.

VAUVEN ARGUES =========z=========^^

La timidité dans l'exécution fait échouer les entreprises téméraires.

Le plus grand de tous les projets est celui de prendre un parti.

On promet beaucoup pour se dispenser de donner peu.

L'intérêt et la paresse anéantissent les promesses quelquefois sincères de la vanité.

Il ne faut pas trop craindre d'être dupe.

La patience obtient quelquefois des hommes ce qu'ils n'ont jamais eu intention d'accorder. L'occasion peut même obliger les plus trompeurs à effectuer de fausses promesses.

Les dons intéressés sont importuns.

S'il était possible de donner sans perdre, il se trouverait encore des hommes inaccessibles.

L'impie endurci dit à Dieu : Pourquoi as-tu fait des misérables ?

Les avares ne se piquent pas ordinairement de beaucoup de choses.

La folie de ceux qui vont à leurs fins est de se croire habiles.

La raillerie est l'épreuve de l'amour-propre.

La gaieté est la mère des saillies.

Les sentences sont les saillies des philosophes.

Les hommes pesants sont opiniâtres.

Nos idées sont plus imparfaites que la langue.

La langue et l'esprit ont leurs bornes. La vérité est inépuisable.

La nature a donné aux hommes des talents divers. Les uns naissent pour inventer et les autres pour embellir ; mais le doreur attire plus de regards que l'architecte.

Un peu de bon sens ferait évanouir beaucoup d'esprit.

Le caractère du faux esprit est de ne paraître qu'aux dépens de la raison.

REFLEXIONS ET MAXIMES

On est d'autant moins raisonnable sans justesse qu'on a plus d'esprit.

L'esprit a besoin d'être occupé, et c'est une raison de parler beaucoup que de penser peu.

Quand on ne sait pas s'entretenir et s*amuser soi-même, on veut entretenir et amuser les autres.

Vous trouverez fort peu de paresseux que l'oisiveté n'incommode ; et si vous entrez dans un café, vous verrez qu'on y joue aux dames.

Les paresseux ont toujours envie de faire quelque chose.

La raison ne doit pas régler, mais suppléer la vertu.

Nous jugeons de la vie d'une manière trop désintéressée quand nous sommes forcés de la quitter.

Socrate savait moins que Bayle : il y a peu de sciences utiles.

Aidons-nous des mauvais motifs pour nous fortifier dans les bons desseins.

Les conseils faciles à pratiquer sont les plus utiles.

Conseiller, c'est donner aux hommes des motifs d'agir qu'ils ignorent.

C'est être injuste d'exiger des autres qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

Nous nous défions de la conduite des meilleurs esprits, et nous ne nous défions pas de nos conseils.

L'âge peut-il donner le droit de gouverner la raison ?

Nous croyons avoir droit de rendre un homme heureux à ses dépens, et nous ne voulons pas qu'il l'ait lui-même.

Si un homme est souvent malade, et qu'ayant mangé une cerise, il soit enrhumé le lendemain, on ne manque pas de lui dire, pour le consoler, que c'est sa faute.

Il y a plus de sévérité que de justice.

La libéralité de l'indigent est nommée prodigalité.

Il faudrait qu'on nous pardonnât au moins les fautes qui n'en seraient pas sans nos malheurs.

VA UVENARG UES

On n'est pas toujours si injuste envers ses ennemis qu'envers ses proches.

On peut penser assez de mal d'un homme et être tout à fait de ses amis ; car nous ne sommes pas si déhcats que nous ne puissions aimer que la perfection, et il y a bien des vices qui nous plaisent, même dans autrui.

La haine des faibles n'est pas si dangereuse que leur amitié.

En amitié, en mariage, en amour, en tel autre commerce que ce soit, nous voulons gagner ; et comme le commerce des amis, des amants, des parents, des frères, etc., est plus étendu que tout autre, il ne faut pas être surpris d'y trouver plus d'ingratitude et d'injustice.

La haine n'est pas moins volage que l'amitié.

La pitié est moins tendre que l'amour.

Les choses que l'on sait le mieux sont celles qu'on n'a pas apprises.

Au défaut de choses extraordinaires, nous aimons qu'on nous propose à croire celles qui en ont l'air.

L'esprit développe les simplicités du sentiment pour s'en attribuer l'honneur.

On tourne une pensée comme un habit, pour s'en servir plusieurs fois.

Nous sommes flattés qu'on nous propose comme un mystère ce que nous avons pensé naturellement.

Ce qui fait qu'on goûte médiocrement les philosophes, c'est qu'ils ne nous parlent pas assez des choses que nous savons.

La paresse et la crainte de se compromettre ont introduit l'honnêteté dans la dispute^

Les grandes places dispensent quelquefois des moindres talents.

Quelque mérite qu'il puisse y avoir à négliger les grandes places, il y en a peut-être encore plus à les bien remplir.

Si les grandes pensées nous trompent, elles nous amusent.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Il n'y a point de faiseur de stances qui ne se préfère à Bossuet, simple auteur de prose ; et dans l'ordre de la nature, nul ne peut penser aussi peu juste qu'un génie manqué.

Un versificateur ne connaît point de juge compétent de ses écrits ; si on ne fait pas de vers, on ne s'y connaît pas ; si on en fait, on est son rival.

Le même croit parler la langue des dieux lorsqu'il ne parle pas celle des hommes. C'est comme un mauvais comédien qui ne peut déclamer comme l'on parle.

Un autre défaut de la mauvaise poésie est d'allonger la prose, comme le caractère de la bonne est de l'abréger.

Il n'y a personne qui ne pense d'un ouvrage en prose : Si je me donnais de la peine, je le ferais mieux. Je dirais à beaucoup de gens : Faites une seule réflexion digne d'être écrite.

Tout ce que nous prenons dans la morale pour défaut n'est pas tel.

Nous remarquons beaucoup de vices pour admettre peu de vertus.

L'esprit est borné jusque dans l'erreur, qu'on dit son domaine.

L'intérêt d'une seule passion, souvent malheureuse, tient quelquefois toutes les autres en captivité ; et la raison porte ses chaînes sans pouvoir les rompre.

Il y a des faiblesses, si on l'ose dire, inséparables de notre nature.

Si on aime la vie, on craint la mort.

La gloire et la stupidité cachent la mort sans triompher d'elle.

Le terme du courage est l'intrépidité dans le péril.

La noblesse est un monument de la vertu, immortelle comme la gloire.

Lorsque nous appelons les réflexions, elles nous fuient ; et quand nous voulons les chasser, elles nous obsèdent, et tiennent malgré nous nos yeux ouverts pendant la nuit.

VAUVENARGUES

Trop de dissipation et trop d'étude épuisent également l'esprit et le laissent à sec ; les traits hardis en tout genre ne s'offrent pas à un esprit tendu et fatigué.

Comme il y a des âmes volages que toutes les passions dominent tour à tour, on voit des esprits vifs et sans* assiette» que toutes les opinions entraînent successivement, ou qui se partagent entre les contraires, sans oser décider.

Les héros de Corneille étalent des maximes fastueuses et parlent magnifiquement d'eux-mêmes ; et cette enflure de leurs discours passe pour vertu parmi ceux qui n'ont point de règle dans le cœur pour distinguer la grandeur d'âme de rostentation.

L'esprit ne fait pas connaître la vertu.

Il n'y a point d'homme qui ait assez d'esprit pour n'être jamais ennuyeux.

La plus charmante conversation lasse l'oreille d'un homme occupé de quelque passion.

Les passions nous séparent quelquefois de la société, et nous rendent tout l'esprit qui est au monde aussi inutile que nous le devenons nous-mêmes aux plaisirs d'autrui.

Le monde est rempli de ces hommes qui imposent aux autres par leur réputation ou leur fortune ; s'ils se laissent trop approcher, on passe tout à coup à leur égard de la curiosité jusqu'au mépris, comme on guérit quelquefois en un moment d'une femme qu'on a recherchée avec ardeur.

On est encore bien éloigné de plaire lorsqu'on n'a que de l'esprit.

L'esprit ne nous garantit pas des sottises de notre humeur,

Le désespoir est la plus grande de nos erreurs.

La nécessité de mourir est la plus amère de nos afflictions.

Si la vie n'avait point de fin, qui désespérerait de sa fortune ? La mort comble l'adversité.

Combien les meilleurs conseils sont-ils peu utiles, si nos propres expériences nous instruisent si rarement !•

Les conseils qu'on croit les plus sages sont les moins proportionnés à notre état.

REFLEXIONS ET MAXIMES

Nous avons des règles pour le théâtre qui passent peut-être les forces de l'esprit humain.

Lorsqu'une pièce est faite pour être jouée, il est injuste de de n'en juger que par la lecture.

Le but des poètes tragiques est d'émouvoir. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent produire cet effet. Il n'est pas besoin de tant d'art pour tirer les meilleurs esprits de leur assiette et leur cacher de grands défauts dans un ouvrage qui peint les passions. Il ne faut pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion, ni imposer aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre ; notre goût se contente à moins. Pourvu qu'il n'y ait pas plus d'irrégularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n'empêche qu'il ne puisse plaire^ s'il est bon d'ailleurs. N'avons-nous pas des tragédies monstrueuses qui entraînent toujours les suffrages, malgré les critiques, et qui sont les délices du peuple, je veux dire de la plus grande partie des hommes ? Je sais que le succès de ces ouvrages prouve moins le génie de leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans ; c'est aux hommes délicats à choisir de meilleurs modèles, et à s'efforcer, dans tous les genres, d'égaler la belle nature ; mais comme elle n'est pas exempte de défauts, toute belle qu'elle paraît, nous avons tort d'exiger des auteurs plus qu'elle ne peut leur fournir. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

Il peut plaire à un traducteur d'admirer jusqu'aux défauts de son original, et d'attribuer toutes ses sottises à la barbarie de son siècle. Lorsque je crois toujours apercevoir dans un auteur les mêmes beautés et les mêmes défauts, il me parait plus raisonnable d'en conclure que c'est un écrivain qui joint de grands défauts à des qualités éminentes; une grande imagination et peu de jugement, ou beaucoup de force et peu d'art, etc. ; et quoique je n'admire pas beaucoup l'esprit: humain, je ne puis cependant le dégrader jusqu'à mettre dans le premier rang un génie si défectueux, qui choque continuellement le sens commun.

C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

VA UVENARG UES

Nous voudrions dépouiller de ses vertus l'espèce humaine, pour nous justifier nous-mêmes de nos vices et les mettre à la place des vertus détruites ; semblables à ceux qui se révoltent contre les puissances légitimes, non pour égaler tous les hommes par la liberté, mais pour usurper la même autorité qu'ils calomnient.

Un peu de culture et beaucoup de mémoire, avec quelque hardiesse dans les opinions et contre les préjugés, font paraître l'esprit étendu.

Il ne faut pas jeter du ridicule sur les opinions respectées, car on blesse par là leurs partisans sans les confondre.

La plaisanterie la mieux fondée ne persuade point, tant on est accoutumé qu'elle s'appuie sur de faux principes.

L'incrédulité a ses enthousiastes, ainsi que la superstition ; et comme l'on voit des dévots qui refusent à Cromwell jusqu'au bon sens, on trouve d'autres hommes qui traitent Pascal et Bossuet de petits esprits.

Le plus sage et le plus courageux de tous les hommes, M. de Turenne, a respecté la religion, et une infinité d'hommes obscurs se placent au rang des génies et des âmes fortes, seulement à cause qu'ils la méprisent.

Ainsi nous tirons vanité de nos faiblesses et de nos plus fausses erreurs. La raison fait des philosophes et la gloire fait des héros ; la seule vertu fait des sages.

Si nous avons écrit quelque chose pour notre instruction ou pour le soulagement de notre cœur, il y a grande apparence que nos réflexions seront encore utiles à beaucoup d'autres ; car personne n'est seul dans son espèce ; et jamais nous ne sommes ni si vrais, ni si vifs, ni si pathétiques que lorsque nous traitons les choses pour nous-mêmes.

Lorsque notre âme est pleine de sentiments, nos discours sont pleins d'intérêt.

Le faux présenté avec art nous surprend et nous éblouit; mais le vrai nous persuade et nous maîtrise.

On ne peut contrefaire le génie.

Il ne faut pas beaucoup de réflexions pour faire cuire un poulet ; et cependant nous voyons des hommes qui sont toute

REFLEXIONS ET MAXIMES

leur vie mauvais rôtisseurs. Tant il est nécessaire, dans tous les métiers, d'y être appelé par un instinct particulier et comme indépendant de la raison.

Lorsque les réflexions se multiplient, les erreurs et les connaissances augmentent dans la même proportion.

Ceux qui viendront après nous sauront peut-être plus que nous, et ils s'en croiront plus d'esprit ; mais seront-ils plus heureux ou plus sages? Nous-mêmes, qui savons beaucoup, sommes-nous meilleurs que nos pères qui savaient si peu?

Nous sommes tellement occupés de nous et de nos semblables, que nous ne faisons pas la moindre attention à tout le reste, quoique sous nos yeux et autour de nous.

Qu'il y a peu de choses dont nous jugions bien !

Nous n'avons pas assez d'amour-propre pour dédaigner îs mépris d 'autrui.

Personne ne nous blâme si sévèrement que nous nous condamnons souvent nous-mêmes.

L'amour n'est pas si délicat que l'amour-propre.

Nous prenons ordinairement sur nos bons et nos mauvais succès, et nous nous accusons ou nous nous louons des caprices de la fortune.

Personne ne peut se vanter de n'avoir jamais été méprisé.

Il s'en faut bien que toutes nos habiletés ou que toutes nos fautes portent coup ; tant il y a peu de choses qui dépendent de notre conduite.

Combien de vertus et de vices sont sans conséquence !

Nous ne sommes pas contents d'être habiles si on ne sait pas que nous le sommes ; et pour ne pas en perdre le mérite, nous en perdons quelquefois le fruit.

Les gens vains ne peuvent être habiles, car ils n'ont pas la force de se taire.

C'est souvent un grand avantage pour un négociateur s'il peut faire croire qu'il n'entend pas les intérêts de son maître et que la passion le conseille ; il évite par là qu'on le pénètre, et réduit ceux qui ont envie de finir à se relâcher de leurs

prétentions. Les plus habiles se croient quelquefois obligés de céder à un homme qui résiste lui-même à la raison et qui échappe à toutes leurs prises.

Tout le fruit qu'on a pu tirer de mettre quelques hommes dans les grandes places s'est réduit à savoir qu'ils étaient habiles.

n ne faut pas autant d'acquis pour être habile que pour le paraître.

Rien n'est plus facile aux hommes en place que de s'approprier le savoir d'autrui.

n est peut-être plus utile, dans les grandes places, de savoir et de vouloir se servir de gens instruits que de l'être soimême.

Celui qui a un grand sens sait beaucoup.

Quelque amour qu'on ait pour les grandes affaires, il y a peu de lectures si ennuyeuses et si fatigantes que celles d'un traité entre les princes.

L'essence de la paix est d'être éternelle, et cependant nous n'en voyons durer aucune l'âge d'un homme, et à peine y a-t-il quelque règne où elle n'ait été renouvelée plusieurs fois. Mais faut-il s'étonner que ceux qui ont eu besoin de lois pour être justes soient capables de les violer?

La politique fait entre les princes ce que les tribunaux de la justice font entre les particuliers. Plusieurs faibles, ligués contre un puissant, lui imposent la nécessité de modérer son ambition et ses violences.

Il était plus facile aux Romains et aux Grecs de subjuguer de grandes nations qu'il ne l'est aujourd'hui de conserver une petite province, justement conquise, au milieu de tant de voisins jaloux et de peuples également instruits dans la politique et dans la guerre, et aussi liés par leurs intérêts, par les arts ou par le commerce qu'ils sont séparés par leurs limites.

M. de Voltaire ne regarde l'Europe que comme une république formée de différentes souverainetés. Ainsi un esprit étendu diminue en apparence les objets en les confondant dans un tout qui les réduit à leur juste étendue ; mais il les

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

agrandit réellement en développant leurs rapports et en ne formant de tant de parties irrégulières qu'un seul et magni* fique tableau»

C'est une politique utile, mais bornée, de se déterminer toujours par le présent et de préférer le certain à l'incertain, quoique moins flatteur ; et ce n'est pas ainsi que les États s'élèvent, ni même les particuliers.

Les hommes sont ennemis nés les uns des autres, non à cause qu'ils se haïssent, mais parce qu'ils ne peuvent s'agrandir sans se traverser ; de sorte qu'en observant religieusement les bienséances qui sont les lois de la guerre tacite qu'ils se font, j'ose dire que c'est presque toujours injustement qu'ils se taxent de part et d'autre d'injustice.

Les particuliers négocient, font des alliances, des traités, des ligues, la paix et la guerre, en un mot tout ce que les rois et les plus puissants peuvent faire.

Dire également du bien de tout le monde est une petite çt une mauvaise politique.

La méchanceté tient lieu d'esprit.

La fatuité dédommage du défaut de cœur.

Celui qui s'impose à soi-même impose à d'autres.

La nature n'ayant pas égalé tous les hommes par le mérite, il semble qu'elle n'a pu ni dû les égaler par la fortune.

L'espérance fait plus de dupes que l'habileté.

Lç lâche a moins d'affronts à dévorer que l'ambitieux.

On ne manque jamais de raisons, lorsqu'on a fait fortune, pour oublier un bienfaiteur ou un ancien ami, et on rappelle alors avec dépit tout ce qu'on a si longtemps dissimulé de leur humeur.

Quel que soit un bienfait, et quoi qu'il en coûte, lorsqu'on l'a reçu à ce titre, on est obligé de s'en revenger, comme on tient un mauvais marché quand on a donné sa parole.

Il n'y a point d'injure qu'on ne pardonne quand on s'est vengé.

On oublie un affront qu'on a souffert jusqu'à s'en attirer un autre par son insolence.

VAUVENARGUES

S'il est vrai que nos joies soient courtes, la plupart de nos afflictions ne sont pas longues.

La plus grande force d'esprit nous console moins promptement que sa faiblesse.

Il n'y a point de perte que l'on sente si vivement et si peu de temps que celle d'une femme aimée.

Peu d'affligés savent feindre tout le temps qu'il faut pour leur honneur.

Nos consolations sont une flatterie envers les affligés.

Si les hommes ne se flattaient pas les uns les autres, il n'y aurait guère de société.

n ne tient qu'à nous d'admirer la religieuse franchise de nos pères, qui nous ont appris à nous égorger pour un démenti ; un tel respect de la vérité, parmi les barbares qui ne connaissaient que la loi de la nature, est glorieux pour l'humanité.

Nous souffrons peu d'injures par bonté.

Nous nous persuadons quelquefois nos propres mensonges pour n'en avoir pas le démenti, et nous nous trompons nousmêmes pour tromper les autres,

La vérité est le soleil des intelligences.

Pendant qu'une partie de la nation atteint le terme de la politesse et du bon goût, l'autre moitié est barbare à nos yeux, sans qu'un spectacle si singulier puisse nous ôter le mépris de la culture.

Tout ce qui flatte le plus notre vanité n'est fondé que sur la culture, que nous méprisons.

Nous avons plus de foi à la coutume et à la tradition de nos pères qu'à notre raison.

L'expérience que nous avons des bornes de notre raison nous rend dociles aux préjugés.

' Quand je vois qu'un homme d'esprit, dans le plus éclairé de tous les siècles, n'ose se mettre à table si on est treize, il n'y a plus d'erreur, ni ancienne ni moderne, qui m'étonne.

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

Comme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration, il ne l'est pas moins de douter de quelques autres malgré leurs preuves.

La conviction de l'esprit n'entraîne pas toujours celle du cœur.

Les hommes ne se comprennent pas les uns les autres. Il y a moins de fous qu'on ne croit.

Pour peu qu'on se donne carrière sur la religion et sur les misères de l'homme, on ne fait pas difficulté de se placer parmi les esprits supérieurs.

Des hommes inquiets et tremblants pour les plus petits intérêts, affectent de braver la moii.

Si les moindres périls dans les affaires nous donnent de vaines terreurs, dans quelles alarmes la mort ne doit-elle pas nous plonger, lorsqu'il est question pour toujours de tout notre être, et que l'unique intérêt qui nous reste, il n'est plus en notre puissance de le ménager, ni même quelquefois de le connaître !

Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénelon, c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés dans le plus philosophe de tous les siècles, et dans la force de leur esprit et de leur âge, ont cru Jésus-Christ; et le grand Condé, en mourant, répétait ces nobles paroles : « Oui, nous verrons Dieu comme il est, sîcuti est ^ fade adfaciem. »

Les maladies suspendent nos vertus et nos vices.

La nécessité comble les maux qu'elle ne peut soulager.

Le silence et la réflexion épuisent les passions, comme le travail et le jeûne consomment les humeurs.

La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps.

Les hommes actifs supportent plus impatiemment l'ennui que le travail.

Toute peinture vraie nous charme, jusqu'aux louanges d'autrui.

Les images embellissent la raison et le sentiment la persuade.

L'éloquence vaut mieux que le savoir.

Ce qui fait que nous préférons très justement l'esprit au savoir est que celui-ci est mal nommé, et qu'il n'est ordinairement ni si utile ni si étendu que ce que nous connaissons par expérience ou que nous pouvons acquérir par réflexion. Nous regardons aussi l'esprit comme la cause du savoir, et nous estimons plus la cause que son effet ; cela est raisonnable. Cependant celui qui n'ignorerait rien aurait tout l'esprit qu'on peut avoir ; le plus grand esprit du monde n'étant que science ou capacité d'en acquérir.

n ne faut pas juger d'un homme par ce qu'il ignore, mais par ce qu'il sait. Ce n'est rien d'ignorer beaucoup de choses lorsqu'on est capable de les concevoir et qu'il ne manque que de les avoir apprises.

Les hommes ne s'approuvent pas assez pour s'attribuer les uns aux autres la capacité des grands emplois. C'est tout ce qu'ils peuvent, pour ceux qui les occupent avec succès, de les en estimer après leur mort. Mais proposez l'homme du monde qui a le plus d'esprit : Oui, dit-on, s'il avait plus d'expérience, ou s'il était moins paresseux, ou s'il n'avait pas de l'humeur, ou tout au contraire ; car il n'y a point de prétexte qu'on ne prenne pour donner l'exclusion à l'aspirant, jusqu'à dire qu'il est trop honnête homme, supposé qu'on ne puisse rien lui reprocher de plus plausible ; tant cette maxime est peu vraie : qiiHl est plus aisé de paraître digne des grandes places que de les remplir.

Le plus ou le moins d'esprit est peu de chose, mais ce peu, quelle différence ne met-il pas entre les hommes ? Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l'infirmité? N'est-ce pas aussi un peu plus ou un peu moins de bile, et quelque différence imperceptible des organes ?

Ceux qui méprisent l'homme ne sont pas de grands hommes.

La philosophie a ses modes comme l'architecture, les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les pliilosophes, et c'est à qui le chargera de plus de vices, mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus.

Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement deviendront le partage de toute une nation, il arrivera, comme

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

dans les États populaires, qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.

L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point, au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts que d'admettre les mauvais genres ; c'est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux plaisirs pour les faire jouir des véritables ; et quand même on supposerait qu'il n'y aurait point de faux plaisirs, toujours serait-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables ; car on ne peut nier qu'il y en ait de tels.

Nous sommes bien plus appliqués à noter les contradictions, souvent imaginaires, et les autres fautes d'un auteur, qu'à profiter de ses vues, vraies ou fausses.

Pour décider qu'un auteur se contredit, il faut qu'il soit impossible de le concilier.

FIN DES RÉFLEXIONS ET MAXIMES

VAUVENARGUES

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