SUR l'expulsion des mauresques
(Chapitre liv.)
« Tu sais, ô Sancho Panza, mon voisin et ami, combien le ban ou l'édit que Sa Majesté fît publier contre ceux de ma nation ^ mit en nous tous de terreur et d'épouvante I Pour moi, tout au moins, l'effet en fut tel qu'il me semble qu'avant le terme fixé pour que nous quittions l'Espagne, le châtiment s'était exécuté avec toute sa rigueur en ma personne et celle de mes enfants I
1. Glemencin rappelle que l'ordre d'expulsion n'atteignit pas tous les Mauresques en une seule fois, mais frappa successivement les provinces entre 1609 et 1613.
Je décidai donc, comme mesure de prudence (à la façon de celui qui sait qu'à telle date on doit lui ôter la maison où il vit, et se pourvoit d'une autre où se transporter), je décidai, dis-je, de partir seul, sans ma famille, de mon village, et d'aller chercher où je pourrais la conduire avec commodité et sans la hâte avec laquelle les autres partirent. Car je vis bien, ainsi que tous nos vieillards, que ces bans n'étaient pas que des menaces, comme d'aucuns l'affirmaient, mais de véritables lois, qui devaient se mettre à exécution en temps déterminé. Ce qui me forçait à croire cette vérité, c'était de savoir les viles et absurdes intentions des nôtres, et telles que ce fut sans doute une inspiration divine qui mit Sa Majesté à prendre une résolution aussi hardie; non parce que nous fussions tous en cause, car il était parmi nous de fermes et sincères chrétiens, mais si peu nombreux qu'ils ne pouvaient contre-balancer les autres, et il n'était pas bon d'élever un serpent dans son sein, d'avoir les ennemis dans sa propre maison. Finalement, en toute justice, nous fûmes châtiés de la peine d'exil, indulgente et douce au dire de quelquesuns, mais, à notre avis, la plus terrible que Ton pût nous donner. Où que nous fussions, nous pleurions notre Espagne, car, enfin, nous y naquîmes et elle est notre patrie naturelle, nulle part nous ne trouvâmes l'accueil que désire notre infortune; et c'est en Berbérie, comme en toutes les parties de l'Afrique où nous espérions être reçus et comblés d'égards, que l'on nous insulte et maltraite le plus. Nous n'avons pas connu notre bonheur jusqu'à ce que nous l'ayons perdu ; et le désir que nous avons presque tous de revenir en Espagne est si grand, que la plupart de ceux (et ils sont nombreux) qui en savent la langue, comme moi, y reviennent, et laissent là-bas leurs femmes et leurs enfants d^^semparés : tel est l'amour qu'ils nourrissent pour elle. Oui, maintenant je connais d'expèHence ce qu'on a coutume de dire : l'amour de la patrie est doux. Je sortis, comme je l'ai dit, de notre village; j'entrai en France, et bien qu'on nous fît là un favorable accueil,
DON QUIGHOTÎE i 79
je désirai tout voir. Je passai en Italie, et j*arrivai en Allemagne où il me parut qu'on pouvait vivre avec plus de liberté, car ses habitants ne regardent pas à bien des délicatesses : chacun vit comme il vejut, .ej; d^iis presque tout le pays règne la liberté de conscience. Je pris Îpgis en un village à proximité d'Augsbourg; je me joignis aux pèlerins qui accoutument de venir en Espagne, chaque année, visiter les sanctuaires, car ils les tiennent pour leurs Indes, d'un rapport certain et d'un profit bien coimu. Ils la parcourent presque tout entière, et il n'est de village dont ils ne sortent, comme on dit, rassasiés et désaltérés , et avec au moins un réal en fait d'argent, de sorte qu'au bout du voyage, ils ont recueilli plus de cent écus de bénéfice qu'ils changent en or, et qu'ils font sortir du royaume et passer dans leurs pays, en dépit des gardes des postes et des ports où ils sont visités, car ils les dissimulent dans le creux de leurs bourdons, les reprises de leurs pèlerines, ou par toutes les ruses qu'ils peuvent. J'ai maintenant l'intention, Sancho, d'extraire le trésor que j'ai enterré, ce que je pourrai faire sans danger, l'ayant caché hors du village, et d'écrire de Valence à ma fille et à ma femme, que je sais être à Alger, ou d'aller les rejoindre, pour tenter de les acheminer sur quelque port de France, et de les emmener de là en Allemagne, où nous attendrons ce que Dieu veut faire de nous ; car, en lin de compte, Sancho, je sais que la Ricota, ma fille, et Francisca Ricota, ma femme, sont chrétiennes catholiques, et bien que je ne le sois pas autant, j'ai encore plus de chrétien que de maure, et je prie toujours Dieu de m'ouvrir les yeux de l'entendement et de me faire connaître comme je dois le servir.... )>
[Après une amicale conversation, Sancho et Ricbte slembrasse<ni*e4 6e Séparent. Sancho poursuit s.on chemin dans la nuit et tombe malheureu^ment avec son roussin dans un trou qiiU aboutit à une caverne obscure. Cependant ni lui ni sa bête ne sont blessés. La caverne aux parois lisses se continue longtemps jusq^ue vers une clarté confuse qui paraît celle du jour jjaissant. Mais Sancho n'en pourrait sortir sans aide.
Or, voici que Don Quichotte passe justement près de l'ouverture de la grotte. Il était sorti de bon matin pour se préparer à un duel qu'il a imposé, sur les prières de doña Rodriguez, duègne de la Duchesse, à un riche laboureur qui séduisit puis abandonna la propre fille de la dite duègne. Il entend les plaintes de Sancho, va prévenir les Ducs de la situation de son écuyer. On accourt du château avec des cordes et des câbles et, toiit le monde s'y mettant, Sancho. et son âne sont extraits des ténèbres. Les Ducs embrassent Sancho qui leur donne les raisons qui Font poussé à abdiquer, et s'empressent de le faire restaurer et se reposer.
Cependant le jour du duel de Don Quichotte arrive. Les Ducs ont substitué au laboureur un de leurs laquais. Celui-ci apprenant que s'il est vaincu, il devra épouser la fille de la duègne qu'il trouve fort à son goût, accepte sa défaite avant même que de combattre. Et la fille, de son côté, consent au mariage en dépit de sa mère qui proteste contre la substitution d'un laquais au laboureur félon.
Après cette victoire facile. Don Quichotte demande aux Ducs l'autorisation de partir. Avec regret les Ducs la lui accordent. Et bientôt le chevalier se retrouve avec son fidèle écuyer en rase campagne, heureux d'être à nouveau libre et débarrassé de tout souci courtisan.
Il abandonne son projet de se rendre à Saragosse et se dirige vers Barcelone; et, après quelques aventures plaisantes, dont une rencontre avec d'aimables brigands de grand chemin, il arrive pour la première fois en vue de la mer qui lui paraît plus spacieuse que les lagunes de Ruidera, dans la Manche.... Il est reçu dans la cité par le riche et affable Antonio Moreno qui le traite comme un chevalier errant, et organise mainte réjouissance en son honneur.
Allant un jour voir les galères. Don Quichotte et Sancho assistent à une bataille navale et à la capture d'un vaisseau turc. Parmi les prisonniers se trouve une Mauresque chrétienne qui n'est autre que la fille de ce Ricote, expulsé d'Espagne, après avoir été si longtemps le voisin de Sancho Panza.... Or, voici qu'un pèlerin fend la foule, se jette aux pieds de la Mauresque qu'il baigne de ses larmes, puis se relève en s'écriant : H 0 Anna Félix, ma fille infortunée! Je suis ton père Ricote, « qui te recherchais, car je ne puis vivre sans toi, sans toi qui « es mon âme! » Sancho reconnaît son vieux voisin et certifie son dire. Ricote et sa fille sont recueillis par Antonio Moreno qui négociera leur maintien en Espagne.
Quant à Don Quichotte, se promenant un matin sur la plage, pourvu de toutes ses armes, il voit se présenter devant lui, également armé de pied en cap d'une armure à l'étincelante
blancheur, le Chevalier de la Blanche Lune qui vient le provoquer à un combat singulier, à moins qu'il n'avoue que sa dame est plusbelle que Dulcinée elle-même. Naturellement, Don Quichotte ne saurait confesser une aussi horrible chose, et le duel implacable a lieu. Cette fois, Don Quichotte est copieusement battu, et, la lance sur la gorge, le Chevalier de la Blanche Lune lui commande de se retirer pendant un an dans son village, et de ne plus reprendre les armes jusqu'à ce qu'il le lui ait permis. Don Quichotte, la mort dans l'âme, est forcé d'accepter les conditions du vainqueur. Sancho, aussi désespéré que son maître, tente cependant de le consoler. Don Quichotte résout de se faire berger et de mener la vie des champs pendant toute l'année de sa pénitence. Il quitte donc Barcelone avec Sancho Panza, et tous deux se lancent dans la campagne. Ils y sont un soir entourés par une troupe d'hommes d^armes qui les obligent à les suivre sous menace de mort.
On les conduit ainsi à un château que Don Quichotte reconnaît pour être celui des Ducs. Nos héros sont reçus dans un décor funèbre, devant un tumulus où repose — d'un éternel sommeil, semble-t-il — la donzelle Altisidore, laquelle ressuscite au cours d'une cérémonie tragi-comique dont Sancho Panza, suivant la coutume, est la peu complaisante victime : Sancho paye en effet les fautes de son maître, car Altisidore était morte du dédain de celui-ci!
Et nous apprenons que le Chevalier de la Blanche Lune n'est autre que le bachelier Samson Carrasco qui a pris sa revanche de sa première défaite, réalisant enfin son dessein d'obliger Don Quichotte à renoncer à la chevalerie errante.
Ayant en effet obtenu des Ducs licence de partir, Don Quichotte, accompagné de Sancho, se met en route vers son village. Sur le triste chemin du retour, Sancho subit encore la peine du désenchantement de Dulcinée, et devant se flageller, fouette avec ardeur, dans la nuit obscure, les troncs des arbres environnants.... Don Quichotte qui ne voit pas, mais entend les coups terribles, met un terme au supplice de son écuyer, lequel s'endort jusqu'au point du jour. Alors, tous les deux se remettent en marche, et, vers le soir, du sommet d'un coteau découvrent avec émotion leur village. Ils arrivent, entourés de gamins et accompagnés du Curé et du Bachelier,à la maison de l'hidalgo où les reçoivent la gouvernante et la nièce du héros, ainsi que Teresa Panza accourue avec sa fille Sanchica.... Ces dernières sont fort déçues de voir le gouverneur Sancho d'aussi mauvaise mise, et de bourse aussi vide.... Don Quichotte expose à ses amis son dessein de vie pastorale, autre folie. moins dangereuse que la première.... En attendant, il se sent mal à l'aise, et s'en va se coucher.]