LA MALADIE, LE TESTAMENT ET LA MORT DE DON QUICHOTTE
(Chapitre lxxiv.)
Comme les choses humaines ne sont pas éternelles, qu'elles vont toujours en déclinant depuis leur début jusqu'à ce qu'elles a:rrivent à leur fin dernière, en particulier la vie des hommes, et comme celle de Don Quichotte n'avait point de privilège du ciel pour arrêter le cours de son déclin, ses fin et achèvement arrivèrent au moment où il s'y attendait le moins. En effet, soit de la mélancolie que lui causait le fait de se voir vaincu, soit par la disposition du ciel qui l'ordonnait ainsi, il lui prit une fièvre qui le tint six jours au lit, durant lesquels il reçut fréquemment visite du Curé, du Bachelier et du Barbier, ses amis, sans que s'éloignât un moment de son chevet Sancho Panza, son bon écuyer. Ceux-ci, croyant que le chagrin de se voir vaincu et de ne pas voir exaucer son désir de la liberté et du désenchantement de Dulcinée le mettaient en cet état, par toutes les voies possibles cherchaient à l'égayer. Le Bachelier lui disait de se secouer et de se lever, pour commencer sa vie pastorale en l'honneur de: laquelle il avait déjà composé une églogue qui laissait loin derrière elle toutes celles que Sannazaro ^ avait composées ; ajoutant qu'il avait déjà acheté de ses propres deniers deux fameux chiens pour garder le troupeau, appelés l'un Barcino et l'autre Butrón, qui lui avaient été vendus par un marchand de troupeaux du Quintanar. Mais Don Quichotte n'en laissait pas pour cela ses tristesses.
Ses amis appelèrent le médecin, qui lui prit le pouls, fié parut pas très satisfait, et lui dit qu'à tout événement il devait s'occuper de la santé de son âme, car celle du corps était en danger. Don Quichotte l'écouta
1. Il s'agit dé l'Espagnol « italianisé >> Jacopo Sannazaro (1458- 1530), qui donna le premier exemple du roman pastoral dans son Arcadie (1502).
avec calme; mais il n'en fut pas ainsi de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, qui commencèrent à pleurer d'une manière attendrissante, comme s'ils l'avaient déjà mort devant eux. Le médecin diagnostiqua que la mélancolie et les chagrins l'achevaient. Don Quichotte pria de le laisser seul, parce qu'il voulait dormir un peu. On obéit^ et il dormit d'un trait — comme on dit — plus de six heures; tellement que la gouvernante et la nièce pensèrent qu'il allait sans doute rester dans le sommeil. Mais il s'éveilla au bout de ce temps, et, poussant un grand cri, s'exclama :
« Béni soit le Dieu tout puissant qui m'a comblé de tant de biens! Enfin, ses miséricordes n'ont pas de limite, et ne sont abrégées ni contrariées par les péchés des hommes. »
La nièce fut attentive aux propos de son oncle, et ils lui parurent plus raisonnables que ceux qu'il tenait d'ordinaire, au moins, dans cette maladie, et elle lui demanda :
(( Que dites-vous, seigneur? Avons-nous quelque chose de nouveau? Quelles sont ces miséricordes ou ces péchés des hommes?
— Les miséricordes, répondit Don Quichotte, ma nièce, sont celles qu'en cet instant Dieu a employées envers moi, et auxquelles ainsi queje l'ai dit, mes péchés n'ont pas fait obstacle. J'ai ma raison, maintenant, libre et claire, sans les ombres opaques de l'ignorance que sur elle posa mon amère et continuelle lecture des détestables livres de chevalerie. Je connais maintenant leurs extravagances et leurs artifices, et je regrette seulement que cette désillusion soit venue si tard, qu'elle ne me laisse pas le temps de faire quelque réparation, en lisant d'autres livres qui soient une lumière pour l'âme. Je me sens, ma nièce, sur le point de mourir; et je voudrais faire une telle mort, qu'elle donnât à entendre que ma vie n'a pas été mauvaise au point de laisser la renommée d'un fou; ou, en admettant que je l'aie été, je ne voudrais pas confirmer cette vérité dans ma mort. Appelle-moi, amie, mes bons amis : le Curé, le bache-
lier Samson Carrasco et maître Nicolas le barbier, car je veux me confesser et faire mon testament. »
Mais la nièce fut dispensée de cette peine par l'arrivée des trois amis. A peine Don Quichotte les eut-il vus, qu'il leur dit :
a Félicitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne suis plus, à présent. Don Quichotte de la Manche, mais Alonso Quijano auquel ses mœurs méritèrent le surnom de le Bon, Maintenant, je suis enaemi d'Amadisde Gaule et de rinfinie multitude de son lignage; maintenant me sont odieuses toutes les histoires profanes de la chevalerie errante; je connais enfin ma sottise et le péril que je courus pour les avoir lues; et, par miséricorde de Bien, ayant acquis de Texpérience à mes propres dépens, je les exècre. »
Quand les trois amis l'entendirent parler ainsi, ils crurent, sans doute, qu'il était pris de quelque nouvelle folie. Et Samson lui dit :
« Maintenant, seigneur Don Quichotte, que nous avons nouvelle du désenchantement de Dulcinée, vous nous tenez de pareils propos? Et maintenant que nous sommes si près d'être bergers, pour passer la vie en chantant, comme des princes, voilà que vous voulez vous faire ermite? Taisez-vous, par votre viel Revenez à vous, et assez d'histoires!
— Celles qui jusqu'ici, répliqua Don Quichotte, ont été véritables à mon grand dommage, ma mort doit les tourner à mon profit, avec l'aide du ciel. Je sens, messieurs, que je me meurs en toute hâte : laissez vos plaisanteries à part, et amenez-moi un confesseur pour me confesser et un notaire pour faire mon testament; car en des moments critiques comme celui-ci, l'homme ne doit pas badiner avec l'âme. Aussi, je vous supplie, pendant que monsieur le Curé me confessera, d'aller chercher le notaire.- »
Ils se regardèrent les uns les autres, étonnés des propos de Don Quichotte, et, quoique doutant, ils le voulurent croire; et l'un de ces indices par lequel ils conjecturèrent qu'il se mourait, fut de le voir changé
avec tant de facilité de fou en sage; car aux paroles tenues il en ajouta beaucoup d'autres si bien dites, si chrétiennes, et avec tant de logique, qu'elles en vinrent à dissiper complètement leur doute, et à leur faire croire qu'il avait repris toute sa raison.
Le Curé fît sortir les gens, resta seul avec lui et le confessa. Le Bachelier s'en fut chercher le notaire, et revint bientôt avec lui et avec Sancho Panza; lequel Sancho (qui savait déjà par le Bachelier en quel état se trouvait son maître) trouvant la gouvernante et la nièce en pleurs, commença à contracter ses joues et à verser des larmes. La confession s'acheva et le Curé sortit en disant :
« Véritablement il se meurt, et véritablement il est sage, Alonso Quijano le Bon.... Aussi pouvons-nous entrer pour qu'il fasse son testament. »
Ces nouvelles donnèrent une terrible secousse aux yeux gonflés de la gouvernante, de la nièce et du bon écuyer Sancho Panza, de telle sorte qu'elle fit éclater les larmes de leurs yeux, et tira de leur sein mille profonds soupirs ; car, en vérité, comme on a déjà dit, quand Don Quichotte fut Alonso Quijano le Bon, tout sec, et quand il fut Don Quichotte de la Manche, il parut toujours de paisible humeur et d'agréable caractère, ce pourquoi il était aimé non seulement de ceux de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient. Le notaire entra avec les autres, et après qu'il eut fait l'en-tête du testament et que Don Quichotte eut disposé son âme avec toutes les circonstances chrétiennes requises, en arrivant aux legs, il dit :
« Item, c'est ma volonté que de certains deniers que détient Sancho Panza (que dans ma folie j'ai fait mon écuyer) on ne lui fasse point obligation, ni ne lui demande justification, en raison de certains comptes pendants entre lui et moi , mais que s'il lui en reste, après s'être payé de ce que je lui dois, ce reste, sans doute peu considérable, soit à lui, et lui profite bien. Et si de même qu'étant fou je contribuai à lui donner le gouvernement de l'île, je pouvais maintenant lui
donner celui d'un royaume, je le lui donnerais, car il le mérite par la simplicité de son caractère et la fidélité de son attachement. »
Et, se tournant vers Sancho, il ajouta :
(c Pardonne-moi, ami, de t'avoir donné lieu de paraître fou comme moi, en te faisant tomber dans Terreur où je suis tombé de croire qu'il y eut et qu'il y a dans le monde des chevaliers errants.
— Hélas I répondit Sancho, pleurant. Que Votre Grâce ne meure point, mon cher seigneur, mais suive mon conseil et vive de longues années; car la pire folie que puisse faire un homme en cette vie est de se laisser mourir, sans crier gare, sans que nul ne le tue, ni que des mains autres que celles de la mélancolie ne l'achèvent. Ne soyez pas paresseux, mais levez-vous de ce lit et allons aux champs habillés en bergers comme nous l'avons résolu : peut-être derrière quelque buisson nous trouverons madame Dulcinée désenchantée, et qu'il n'y aura rien de plus beau. Si Votre Grâce se meurt du chagrin de se voir vaincue, qu'elle en rejette sur moi la faute, en disant qu'elle fut renversée parce que j'avais mal sanglé Rossinante; d'autant plus que Votre Grâce aura vu dans ses livres de chevalerie que c'est chose ordinaire que des chevaliers se renversent les uns les autres, et que le vaincu d'aujourd'hui soit le vainqueur de demain.
— Cela est exact, dit Samson, et le bon Sancho Panza dit vrai là-dessus.
— Messieurs, dit Don Quichotte, procédons avec calme, car dans les nids d'antan, il n'y a pas d'oiseaux cette année. J'ai été fou, et maintenant je suis sage : je fus Don Quichotte de la Manche, et je suis à présent, comme je l'ai dit, Alonso Quijano le Bon. Que mon repentir et ma sincérité puissent me valoir de nouveau, auprès de vous, l'estime dont je jouissais jadis, et que monsieur le notaire continue. — Item, je donne tout mon bien, à porte fermée ^ à Antonia Quijaha, ma
1. Locution qtii signifie, d'après M. Rodríguez Marin, tout ce
nièce, ici présente, après qu'elle en aura tiré, sur le meilleur, ce qui sera nécessaire pour effectuer les legs que j'ai faits, et la première satisfaction que je désire devra être de payer à ma gouvernante le salaire que je lui dois du temps où elle m'a servi, plus vingt ducats pour un costume. Je laisse pour exécuteurs testamentaires monsieur le Curé et monsieur le bachelier Samson Carrasco ici présents. — Item, c'est ma volonté que si Antonia Quijana ma nièce veut se marier, qu'elle épouse un homme dont on sache pertinemment qu'il ignore ce que sont les livres de chevalerie; et dans le cas où il le saurait, et où, malgré tout, ma nièce voudrait l'épouser et l'épouse, qu'elle perde tout ce que je lui ai laissé, étant entendu que mes exécuteurs testamentaires pourront le répartir en bonnes œuvres, â leur gré. — Item, je prie les dits messieurs les exécuteurs testamentaires que si la bonne fortune les portait à connaître l'auteur qui, dit-on, a composé une histoire qui court sous le titre de Seconde Partie des exploits de Don Quichotte de la Manche^, ils lui demandent de ma part, de la façon la plus instante, de me pardonner de lui avoir donné lieu, sans y penser, d'écrire d'aussi nombreuses absurdités; car Je quitte cette vie avec le scrupule de lui avoir donné motif de les écrire. »
Il termina là-dessus le testament, et, pris d'une défaillance, s'étendit de tout son long dans son lit. Tout le monde s'inquiéta et se porta à son secours, et dans les trois jours qu'il vécut après celui où il fit son testainent, il s'évanouissait fort souvent. Toute la maison était sens dessus dessous; mais, malgré tout, la nièce mangeait, la gouvernante buvait, et Sancho Panza se réjouissait, tant il est vrai que d'hériter efface un peu ou tempère en l'héritier le souvenir du chagrin qu'il est juste que laisse le mort. Enfin le dernier moment de Don Quichotte arriva, après qu'il eut reçu les sacre-
qui reste de l'avoir testamentaire une fois que l'héritier a payé les dettes et legs du testateur.
1. Titre inexact du livre d'Avellaneda publié à Tarragone en 1614. Tout le passage est d'une fine ironie.
ments, et trouvé mainte excellente raison d'abominer les livres de chevalerie. Le notaire était présent, et déclara n'avoir jamais lu dans aucun livre de chevalerie qu'un chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et chrétiennement que Don Quichotte ; lequel, parmi la douleur commune et les larmes de ceux qui se trouvèrent là, rendit l'esprit : je veux dire qu'il mourut.
Ce que voyant, le Curé demanda au notaire de lui donner témoignage de ce que Alonso Quijano le Bon, appelé communément Don Quichotte de la Manche, avait quitté cette vie et était mort naturellement ^ Il demandait ce témoignage pour éviter que quelque auteur autre que Gide Hamete Benengeli^ le ressuscite faussement, et compose d'interminables histoires de ses exploits.
Telle fut la fin de Don Quichotte, dont Gide Hamete ne voulut pas désigner explicitement le lieu d'origine, pour laisser toutes les villes et villages de la Manche se disputer sa naissance et l'honneur de l'avoir pour fils, ainsi que rivalisèrent les sept villes de la Grèce au sujet d'Homère.
On ne met point ici les pleurs de Sancho, de la nièce et de la gouvernante de don Quichotte, les nouvelles épitaphes de sa sépulture, quoique Samson Carrasco lui fit celle-ci :
Ci-git CHidalgo fort — qui parvint à un tel degré — de vaillance^ que la mort — par sa mort — ne triompha pas de sa vie. — // tint pour peu le monde entier. — Et il en fut Vépouvantail et le croquemitaine — en telle conjoncture — que ce qui accrédita sa fortune — fut de mourir en sage, et d'avoir vécu fou.
1. Naturellement n*est pas mis par opposition avec violemment, mais avec le sens de « en conformité avec les lois de la nature » (M. Rodríguez Marín).