SON OEUVRE XXV
brevet illusoire. 11 caricature, méprisant, le monde de la valetaille, des duègnes, des écuyers qui déjà prépare la révolution sociale et le règne des cyniques, des aventuriers, des arrivistes. Il s'apitoie sur le triste sort du soldat, réduit à la mendicité au retour des luttes qui sauvèrent la patrie. Et il plaint de tout son cœur le poète nécessiteux, ou l'étudiant famélique. Mais les médecins, les robins, les hôteliers, les amuseurs, les provinciaux, tous les grotesques sont pourfendus par le héros qui n'admet pas que l'on badine avec la vie profonde et grave. Seuls les forçats trouvent grâce devant le plus intègre des hommes : parce qu'ils n'en sont pas compris.
Il s'est trouvé un La Harpe pour se flatter de compter au nombre des « esprits sévères » pour qui le fond du Don Quichotte est « trop frivole », et qui ne peuvent supporter « les folies d'un malheureux qu'il faudrait renfermer ». En effet, disait ce Zoïle, « c'est l'inconvénient de tous les ouvrages qui ne peignent qu'un ridicule particulier. Quelque mérite qu'ils aient, ils sont toujours au-dessous de ceux qui peignent l'homme de tous les temps et de tous les lieux.... »
Pauvreté plutôt que sévérité d'esprit! un La Harpe n'est que risible quand il profère un tel blasphème. Mais nous serions criminels si nous voyions en Don Quichotte seulement un fou sublime. Car Don Quichotte est de ces fous qui parlent plus sagement que les sages, et sa vision de l'univers est celle d'un poète-philosophe à la fois de son temps et de l'humanité.
A Cervantes découragé de ne pas trouver pour son œuvre un prologue retentissant, son ami enjoué porte consolation ; u Puisque votre œuvre, lui dit-il, ne cherche qu'à défaire l'autorité et l'importance que les livres de chevalerie ont dans le monde et parmi le vulgaire, nul besoin pour vous d'aller mendiant des sentences de philosophes, des conseils de la Sainte Écriture, des fables de poètes, des discours de rhéteurs et des miracles de saints. Mais tâchez que tout uniment, avec des paroles claires, honnêtes et bien placées, votre période soit sonore et votre ton amusant; que vous peigniez autant que possible tout ce que vous vous êtes proposé de faire ; que vous laissiez entendre vos concepts, sans les compliquer ni les obscurcir. Tâchez aussi qu'en lisant votre histoire, le mélancolique s'excite à rire, le rieur
accroisse sa gaîté, le simple ne s'ennuie pas, l'habile s'étonne de l'invention, le grave ne la méprise point, le sage ne manque de la louer. En réalité, visez à renverser la machine mal assurée de ces livres de chevalerie, abhorrés de tant de gens et loués d'un plus grand nombre. Si vous y parvenez, ce ne sera pas un mince succès. »
Et Cervantes, rasséréné, ose enfin espérer que les lecteurs goûteront l'histoire du fameux Don Quichotte de la Manche qui, dans l'opinion « de tous les habitants du district de Montiel, passe pour avoir été le plus chaste amoureux et le plus vaillant chevalier que depuis de longues années on ait vu dans ces parages ».
Cependant, Avellaneda eut l'audace de continuer l'histoire du chevalier, de publier le second tome de L'Ingénieux Hidalgo. Et, ce faisant, il provoqua la réplique 4^ Cervantes, c'est-à-dire la deuxième partie de Don Quichotte, élargissement lumineux de la conception première, magnifique crescendo de la symphonie commencée, fresque de l'univers fprmant comme le fond du portrait ppmitif de son héros, agrandissement symbolique d'un commentaire personnel.
Et c'est la série des entretiens qu'ont ensemble sur tous sujets les personnages de l'histoire; la chevauchée de l'hidalgo vers sa dame Dulcinée, et l'enchantement de la belle, imaginé par Sancho; l'épisode, au sens profond, du char des Cortés de la Mort; le pitoyable échec de l'orgueilleuse tentative du bachelier Carrasco, de cet homme de raison qui sort, triste et rompu, de son duel avec le Fou; la conclusion philosophique de l'aventure des lions; la rencontre suggestive de Don Quichotte plein de verve avec le discret gentilhomme don Diego de Miranda; le récit, éternellement vrai, des noces de Camacho; la visite étrange que fit Don Quichotte à la caverne de Montesinos; le combat significatif avec les marionnettes; l'embarquement vers l'inconnu, brusquement terminé sur le prosaïque écueil des roues d'un moulin à eau ; la descente chez les Ducs et la soudaine mise en scène d'une existence seigneuriale aux comiques passe-temps; le gouvernement de Sancho dans l'ile de Baratarla, où quelques-uns ont voulu voir une espèce de satire de l'administration du roi Philippe II; Ip djBSsein de Don Quichotte, après sa défaite cruelle par le chevalier de la Blanche-Lune — qui personnifie la revanche
SON OEUVRE XiVli
de îa iënace raison — de mener la vie pastorale; enfin; sa mélancolie, sa maladie et sa mort, la mort d'un fou deveíítí sage, une mort émouvante en sa simplicité, le soir d'un jour plus beau que le jour naturel.
Aussi bien Sancho Panza peut se dire tout bas à soimême, en considérant Don Quichotte : « Ce mien maître, quand je parle de choses merveilleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire dans les mains et m'en aller par ce monde prêchant de jolis sermons. Et moi, je dis de lui que, lorsqu'il commence à enfiler des sentences et à donner des conseils, non seulement il peut prendre une chaire dans les mains, mais deux à chaque doigt et s'en aller de place en place prêcher à bouche que veux-tu? Le diable soit de toi pour chevalier errant, de toi qui sais tant de choses!... »
Tant de choses I Don Quichotte-Cervantes sait toute la vie. . . . Et toute la vie passe en ce livre immortel qui semble là braver, la ridiculiser. D'où notre émotion quand nous avons compris le sens de ce simple poème, quand nous avons enfin saisi la réalité de ce rêve.
Car l'inquiétante fantaisie de l'œuvre de Cervantes est encore de la vie. C'est le songe d'or qui s'évade des événements quotidiens; c'est la poésie qui s'exhale de l'existence familière; c'est l'âme éternelle des choses qui s'unit à notre âme humaine aux heureux mais rares moments que Ton à vraiment vécus. La rencontre du héros et du chevalier au Caban Vert est l'un de ces précieux moments : « Quel est cet homme étrange? » demande Lorenzo à son père. — « Je ne sais, répond don Diego. Parfois il paraît être un fou et parfois je crois que c'est la personne la plus intelligente et fîrieî que j'aie jamais rencontrée. En définitive, je ne puis dii*e, si c'est un fou ou un sage. )> En cette perplexité de don Diego réside, selon Azorin, tout le charme, tout l'attrait, tout le profond mystère de cette merveilleuse aventure. Au regard du gentilhomme bourgeois, si simple et si régulier; Don Quichotte apparaît « sans plan ni méthode, paradoxe fait homme, insouciant des convenances sociales, sans peur du ridicule, sans logique dans ses idées et ses actes. Il chemine au hasard; il méprise l'argent ; il n'est pas prévoyant; il ne s'arrête point aux choses insignifiantes du monde. Quel est cet homme extraordinaire? Quelle conception a-t-il de la