XXVIII CERVANTES
vie, et que se propose-t-il ainsi, errant par les chemins? Don Diego l'ignore; il ne parvient pas à décider ce que peut bien être ce chevalier qu'il amène avec soi. Est-ce un fou? Est-ce un sage? Les deux modalités de l'esprit — celle que représente Don Quichotte, et celle que symbolise don Diego — entrent en conflit. »
Ou plutôt elles s'accordent, se complètent et définissent l'esprit de l'homme et spécialement l'esprit même de l'Espagnol. Car ainsi que Cervantes allie à l'idéalisme des vieux livres de chevalerie un élément de sens pratique, de réalité prosaïque, de vie courante et quotidienne, ainsi nous accordons au génie castillan cette fusion merveilleuse de l'idéalisme et du practicisme, et reconnaissons à une Sainte-Thérèse, par exemple, un sens parfait de ménagère uni à la plus haute exaltation mystique.
Don Quichotte est donc l'œuvre-type, l'œuvre essentielle del'Bepagne. En elle se réalise l'âme du peuple espagnol à l'heure où elle se confond avec l'âme du Monde. Heure à jamais mémorable que celle qui peut enfanter une telle philosophie, « optimiste, vaillante, dit M. Mérimée, plus sûre que celle de Rabelais, plus large et moins sèche que celle de La Fontaine, moins amère que celle de Molière ou de La Rochefoucauld, moins accommodante que celle de Montaigne, de Voltaire ou de Renan », une philosophie « de tous les jours, pour l'usage, pour la vie, et non pour la spéculation ».
Le Persiles. — Cependant cette œuvre admirable ne fut pas, malgré son succès, la préférée de Cervantes. Son cœur a choisi Galathée et Les Travaux de Persiles et de Sigismonde, Dans le prologue des Nouvelles Exemplaires^ notre auteur annonce Persiies, « livre qui veut rivaliser avec Héliodore ».
On sait qu'à cet évèque de Tricca en Thessalie, qui vécut entre le ii^ et le v^ siècle, l'historien Socrate attribue, comme œuvre de jeunesse, le roman des Éthiopiques qui raconte en dix livres les aventures de la princesse éthiopienne Chariclée, qui, exposée par sa mère, transportée à Delphes, y rencontra le beau Théagène qu'elle finit par épouser après mille vicissitudes.
Ainsi de l'œuvre singulière de Cervantes qui nous conte l'histoire de Sigismonde, envoyée par sa mère, reine de
SON CEUVRE XXIX
Frislande, à la cour de la reine d'Islande pour y être fiancée avec le prince héritier Maximin. Ce dernier est absent de l'île, et son frère cadet, Persiles, tombe amoureux de la belle étrangère. Les sentiments de Persiles sont partagés par Sigismonde. Et c'est la fuite des deux jeunes gens, un interminable voyage qui cependant se termine par leur mariage que bénit Maximin miséricordieux.
Le roman d'Héliodore jouissait d'une grande réputation. En France, Amyot l'avait traduit en l'an 1547 sous ce titre : Histoire éthiopique. Une version espagnole était publiée à Anvers en 1554, une italienne à Venise en 1560. Cervantes put les connaître.
Mais plus que d'Héliodore, Cervantes ici se rapproche d'Arioste et de son Roland : « En effet, ce corps composé de mille espèces différentes, n'est-ce pas proprement l'image de Roland le Furieux? Qu'y a-t-il de plus grave et de plus héroïque que certains endroits de ce poème? Qu'y a-t-il de plus bas et de plus bouffon que d'autres? Et, sans chercher si loin, peut-on rien voir de moins sérieux que l'histoire de Joconde et d'Astolfe? Les aventures de Buscón et de Lazarille ont-elles quelque chose de plus extravagant? Sans mentir, une telle bassesse est bien éloignée du goût de l'antiquité. »
Ainsi parle notre Boileau, et son jugement, pour être un peu sévère, s'applique néanmoins à l'œuvre cervantesque, série de nouvelles à la manière italienne, sans intrigue bien suivie, galerie de tableaux de mœurs sans relation apparente, récit parfois charmant de vérité, de grâce, de tendresse amoureuse, et parfois plus extravagant que le Buscón de Quevedo ou le Lazarille d'Horozco.... Car les histoires de l'île barbare sont vraiment insupportables et la jalousie du roi Polycarpe, la passion entreprenante des trois dames françaises auprès du duc de Nemours, la perversité d'Hippolyte la Ferraraise, les médisances de Clodio, ne peuvent que faire sourire....
Nous avouons pourtant avoir lu sans ennui le roman de Persiles. Car la féconde imagination de l'auteur s'y donne libre carrière et nous surprend sans cesse par un tour imprévu. Mainte histoire nous captive et les notes de voyage décèlent en Cervantes l'observateur pénétrant et l'amant de la Nature. Il n'est pas jusqu'aux deux héros de
rátehture d'amour qui rie laissent de nous séduire jíáT lëixt Constance, leur modestie, leur dévouertlent mutuel. Rierl ííé les peut séparer, riul obstacle, humain ou divin, ni les tempêtes de la nier, ni les ouragans de l'envie. Mais toujours ils se retrouvent, muets dans le jour trompeur, n'échangeant que leurs regards emplis d'une douce espérance. Et lorsque enfin leur frère, qui les a poursuivis, lès appelle a son lit de mort, et, leur pardonnant, les unit, ce dénouenient attendu satisfait notre pitié. Nous partageons le bonheur de deux êtres si fidèles.
L'œuvre contient le passage le plus pathétique que Cei^ vantès ait écrit : la dédicace à son protecteur, le comte de Leriios, signée quatre jours avant sa niort, et dans laquelle, prévoyant la fin de sa maladie misérable, il cite le premier vers d'anciennes copias :
Un pied déjà dans Tétrier...
et qui nous rappellent invinciblement cette parole de Montaigne : (( Gomme celui qui, continuellement, me couve de mes pensées et les couche en moi, je suis à toute heure préparé environ ce que je le puis être, et ne m'avertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut être toujours botté et prêt à partir en tant qu'en nous est^ et suriout se garder qu'on n'aie lors affaire qu'à soi, car nous y aurons assez de besogne, sans autre surcroit. »
Telles sont les grandes œuvres en prose de Cervantes, si nous mettons à part quelques intermèdes dramatiques dont il sera parlé plus loin. Et certes, Cervantes eut au plus haut degré les dons du prosateur, tandis qu'il était moins doué pour les vers. Sans partager à ce sujet l'opinion d'un de ses rivaux, qui déclarait à son libraire, ainsi que Cervantes le conte avec humour dans le prologue de son Théâtre, « que de sa prose on pouvait espérer beaucoup, mais de ses vers rien », il nous faut reconnaître qu'un Lope de Vega, par exemple, l'emporte sur Cervantes pour la facilité, pour ce je ne sais quoi de subtil et d'aile qui révèle le poète né.
Les Poèmes. — Cependant Cervantes parsema ses ouvrages de sonnets, de chansons, de pièces variées qui ú'e manquent point d'esprit ou de charme. Il pouvait à bon droit s'enorgueillir du sonnet au tumulus de Philippe II,