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SON ŒUVRE XXXI

OU du <c romance » La Jalousie. Ses grandes œuvres théâtrales sont écrites en vers qui, dans N amanee , ont une sonorité héroïque, et, dans La Vie à Alger ^ un pittoresque enchanteur. Eniin il composa un poème en huit chants, Le Voyage du Parnasse, qui mérite qu'on s'y arrête.

Ce poème est imité du Viaggio in Parnaso (1582) de Cesare Caporali de Perouse, cet écrivain de l'époque bernesque qui fit en outre des nouvelles, des satires dramatiques et une Vie de Mécène qui n'est qu'une moquerie. Son Viaggio abondait en traits spirituels et plaisants, et le Viage de l'Espagnol n'apparaît pas inférieur. Toutefois l'énumération rimée de poètes contemporains lasse le lecteur le plus patient. Il nous faut aujourd'hui passer sur ces louanges décernées par l'auteur sans conviction vraie à ses émules et rivaux et chercher le sujet de l'œuvre que Cervantes développe avec une verve, un humour bien dignes de son modèle.

Dans un vaisseau poétique que dirige l'inquiétant Mercure, et qui se remplit d'écrivains, l'auteur vogue vers le Parnasse où le reçoit Apollon. La montagne sacrée est bientôt assiégée par une foule de cuistres contre lesquels le dieu de Délos mobilise la troupe de tous les talents. Après une lutte épique, force reste aux vrais poètes, et Cervantes peut retourner vers la bonne ville de Madrid où le rejoint, dès sa première sortie, une lettre (en prose) d'Apollon, qui lui reproche amèrement d'avoir quitté le Parnasse sans prendre congé de lui, et qui lui dit tout le mal qu'il eut à se débarrasser des poètereaux surgis en foule du sang des méchants rimeurs que l'on avait massacrés. Il lui envoie, par épître, une liste de privilèges, de règlements et d'avis qui concernent les poètes et le prie de veiller à ce qu^ils soient suivis.

Cette addition en prose est dans la meilleure manière de l'auteur, ce qui, pour M. Fitzmaurice-Kelly, « n'a rien de surprenant; la lettre d'Appollon est datée du 22 juillet 1614; deux jours auparavant, Sancho Panza avait dicté sa fameuse lettre à sa femme. Le maître se ressaisissait : la suite de Don Qu¿c^o¿¿e était en train. »

Le Théâtre. — Le Voyage du Parnasse uni aux poésies diverses tirées des œuvres en prose ou retrouvées dans les romanceros contemporains, les Jardins spirituels, les parnasses^ les relations ou dans les hommages placés, suivant

Cervantes. — œuvres choisies C

l'usage, en tete d'ouvrages d'amis, nous donneraient déjà de Cervantes poète une idée plutôt favorable. Mais c'est dans le Théâtre qu'il convient de puiser les preuves de l'injustice dont l'écrivain fut victime de la part de l'inconnu qui conseilla son libraire. Dans VAppendice au Parnasse^ Cervantes, qui se rencontre avec un poète nommé Pancrace de Roncevaux, lui demande aquel genre de poésie il se sent incliné : au lyrique, à l'héroïque ou au comique. A quoi Pancrace répond qu'il s'adapte à tous les styles mais s'occupe surtout du comique. Alors commence ce dialogue : u Mig. Vous avez donc sans doute composé quelques comédies? — Pane, Beaucoup, mais une seule a été jouée. — Mig. A-t-elleplu? — Pane. Au vulgaire, non! — Mig. Et aux délicats? — Pane. Non plus. — Mig. La cause? — Pane. La cause fut qu'on la trouva longue dans le discours, pas assez châtiée quant aux vers, et faible quant à l'invention. — Mig. Ce sont là des taches qui pourraient faire paraître mauvaises celles de Plante lui-même. — Pane. D'autant plus qu'ils ne purent la juger, puisqu'ils la couvrirent de cris. Malgré tout le directeur la rejoua le lendemain; mais il eut beau s'entêter, il vint à peine cinq personnes. — Mig, Croyezmoi, les comédies ont leurs jours, comme certaines jolies femmes, et leur réussite dépend du hasard autant que du talent. J'ai vu lapider à Madrid une pièce qu'on a couronnée à Tolède. Ne vous laissez donc pas abattre par un premier insuccès et continuez à en écrire. Il se peut qu'au moment où vous y penserez le moins vous en fassiez une qui vous rapportera honneur et argent. — Pane. Pour l'argent, je n'en fais aucun cas. J'estime la renommée plus que tout. C'est une chose fort plaisante et non moins importante que de voir sortir beaucoup de gens de la comédie, tous contents, et d'être, soi, le poète qui l'a composée, à la porte du théâtre, recevant les félicitations de tous. — Mig, Ces joies ont leurs revers. Car parfois la comédie tombe et nul n'ose plus regarder le poète, ni lui le colisée, ni les acteurs qui baissent les yeux, honteux et furieux de s'être trompés et d'avoir pris son œuvre pour bonne. — Pane. Et vous, señor Cervantes, avez-vous été amateur de théâtre? Avez-vous composé quelque comédie? — Mig. Oui, beaucoup, et, si elles n'étaient miennes, elles me paraîtraient dignes 4'éloges, comme elles le parurent : La Vie à Alger ^ La

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Namance, La Grande Turque, La Bataille Navale, La Jérusalem, L'Amarante ou Celle de Mai, Le Bois amoureux, L'Unique et vaillante Arsinde, et beaucoup d'autres dont je ne me souviens pas. Mais celle que j'estime le plus et dont je m'enorgueillis, ce fut et c'est une appelée La Confuse, laquelle, sauf le respect dû à toutes les comédies de cape et d'épée qui ont été représentées jusqu'à ce jour, peut être tenue pour bonne entre les meilleures. — Pane. Et maintenant en avez- vous quelques-unes? — Mig. J'en ai six et autant d'intermèdes. — Pane. Eh bien, pourquoi ne les joue-t-on pas? — Mig. Parce que ni les directeurs ne me cherchent, ni moi je ne vais les chercher. — Pane. Ils ne doivent pas savoir que vous en avez. — Mig. Mais si, ils le savent. Seulement, comme ils ont leurs poètes habituels, et en sont satisfaits, ils ne cherchent pas ailleurs. Mais je compte les donner à l'impression pour fixer ce qui passe si vite et se dissimule ou ne se comprend pas à la représentation; et les comédies ont leur saison et leur temps comme les chansons. »

Des pièces citées par Cervantes nous ne possédons que les deux premières et celles qu'il annonce comme devant être bientôt publiées. Nous regrettons surtout la perte de La Confuse, si nous admettons que l'auteur ne s'abusait pas sur sa valeur comme sur son succès public. Il affirme du moins., dans le prologue de son théâtre, que ce dernier marquait un progrès sur celui de Lope de Rueda et de Torres Naharro, cardans La Vie à Alger, La destruction de Numance et La Bataille Navale il avait « osé réduire les comédies de cinq à trois journées ». En outre, il fut <c le premier qui mît à la scène les imaginations et les pensées cachées de l'âme, introduisant des figures morales au théâtre ^). Il composa ainsi (( vingt ou trente comédies qui toutes furent jouées sans recevoir l'offrande de concombres ou d'autres projectiles ». Et il ne le céda qu'au prodige de nature, le grand Lope de Vega.

Les pièces de Cervantes furent rééditées au xviiF siècle par D. Blas Nasarre, non pas qu'il les jugeât bonnes, mais au contraire parce qu'il les trouvait mauvaises, et voyait en elles comme des parodies intentionnelles du style et du goût de Lope de Vega. Et cependant quel critique d'esprit sain peut d outer que Cervantes les ait écrites le plus sérieu-

sèment du monde? M. Menéndez y Pelayo déclare en ses Idées Esthétiques : « Parmi les innombrables dramaturges antérieurs à Lope de Vega, qui donc peut être comparé avec Cervantes, exception faite, si Ton veut, de Torres Naharro et de Micael de Carvajal? Sans parler de la grandiose et épique Namance qui n'était pas encore imprimée ni découverte quand Nasarre écrivait, Cervantes ou personne pourrait-il avoir honte d'être l'auteur d'une comédie de mœurs aussi ingénieuse et amène que La Comédie amusante, d'une comédie de caractère aussi originale que Pedro de Urdemalas, d'une comédie de Maures et de chrétiens aussi galante et pittoresque que Le Vaillant Espagnol, d'un drame romanesque aussi intéressant et fantastique que Le Rufien heureux, et d'une série d'intermèdes qui sont chacun, pardessus tous les écrits en prose, un trésor de langue et un tableau fidèle et achevé des coutumes populaires? )>

Cervantes fut vengé de l'affront de Nasarre lorsqu'en 1809, pendant le siège de Saragosse, Numance fut jouée dans la vieille cité pour exalter ses défenseurs. Les patriotes que commandait Palafox, dignes émules des Numantins, là reçurent avec enthousiasme.

Cette tragédie, au surplus, fut Tobjet de l'admiration étrangère. Des Anglais comme Shelley ou Ticknor, des Allemands comme Goethe ou les frères Schlegel entonnèrent un hymne en l'honneur de « l'Eschyle castillan ». Cependant aujourd'hui notre préférence va peut-être au Rufien heureux, ce drame mystique étrange et passionnant dont tel fragment dialogué sur les « vergers de Triana » s'était ñxé dans la mémoire d'un Maurice Barrés « au point que Triana, depuis des années, avait pris pour lui une valeur légendaire et lui apparaissait comme un des vergers romanesques du monde ». Cette brûlante tragédie du Rufien heureux, Delrio, dans Du Sang, de la Volupté et de la Mort, la choisit pour la Pia, et prie Lucien de « la lire et relire à leur amie; dans l'ombre parfumée des cours intérieures ou en face de Tolède, aux heures favorables du soir, quand une jeune femme sent le vide de son cœur et de ses mains ». Et la Pia, cette « petite âme, esclave frémissante de ses sensations », aime Le Rufien heureux, a espèce de Don Juan dissolu et criminel qui se convertit et devient un tel saint qu'à Mexico, vingt ans plus tard, appelé au lit de mort

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d'une courtisane, sa maîtresse jadis, il lui cède formellement ses vertus, ses bonnes œuvres, et assume les péchés dont elle était couverte, de façon qu'elle monte au ciel, et qu'il doit recommencer une vie de remords et de pénitence ».

Un personnage qui figure La Comédie dans la deuxième journée du Rujien, se justifie de la liberté extrême avec laquelle Cervantes en use avec les règles et les fameuses unités, <( Tout à l'heure, — dit-elle en substance à La Curiosité — j'étais à Séville, représentant avec art la vie d'un jeune fou passionné de Mars, rufîen des mains et de la langue, mais qui ne se peMit point au contact des infâmes. Il fut étudiant et récita les psaumes de la Pénitence, et pas un jour ne s'écoula qu'il ne récitât le Rosaire. Sa conversion se fit à Tolède. Mais tu ne te fâcheras pas si, narrant la vérité, je place cette conversion à Séville. A Tolède il se fit clerc. Ici, au Mexique, il fut moine. Dans ce pays, par les airs, le discours nous a transportés. Il changea le nom de Lugo pour celui de la Croix, et désormais il se nomme Frère Ghristoval de la Croix. J'ai fait se joindre en un instant le Mexique avec Séville, en cousant ensemble les trois parties de ma comédie : la première de sa vie libre, la seconde de sa vie sérieuse, et l'autre de sa sainte mort ainsi que de ses grands miracles. »

Cervantes est donc bien un audacieux au théâtre, tant par les sujets qu'il y porte que par la facture nouvelle, ce qui ne laisse point que d'étonner de la part de celui qui a fait parler le Curé, au chapitre xlviii de la première partie de Don Quichotte, comme Aristote ou Horace. Mais c'est là une inconséquence dont le génie est coutumier. Et seul un esprit étroit peut demeurer, dans Ta vie, attaché sans discussion à une seule doctrine, à un système rigide.

L'Art. — Si l'on envisage à la fois tous les aspects de l'œuvre de Cervantes, on reste confondu de leur variété et de leur richesse. Ce sont les aspects mêmes de la nature et de la vie dans toute leur plénitude et leur magnifique abondance. Une invention toujours jaillissante, un humour latent, un style nombreux et ondoyant, éblouissent le lec-

leur et l'entraînent malgré lui. L'immense flot cervantesque s'étale et miroite comme celui de la Méditerranée qui sourit innombrable aux rives d'Europe et d'Afrique. La fluidité de ce flot va s'épandant, s'éparpillant parles terres qu'il arrose, comme les eaux serpentent dans les mille canaux de la campagne de Valence.

Mais Valence continue l'aride lande de la Mancbe où don Quichotte, haut et maigre, erre sur sa Rossinante. Et la terre consumée par le soleil torrentiel est sœur de la huerta fertile. Image encore de l'œuvre du plus grand des Espagnols, d'un génie fruste autant que fort.

Aussi bien Cervantes n'était pas un savant, mais un ingenio lego^ comme l'on disait en son temps, c'est-à-dire un esprit laïc, incuite, artiste, intuitif. Ses idées scientifiques ne dépassent jamais les limites du bon sens et ne s'élèvent pas au-dessus du niveau des connaissances « officielles )) et moyennes de l'Espagne du xvi® siècle.

Et Cervantes n'écrit point selon des doctrines littéraires acquises par son propre effort. Ses doctrines d'art, selon Menéndez Pelayo, a étaient celles qu'enseignait n'importe quelle poétique d'alors, celle de Cáscales ou celle du Pinciano, de même que ses idées platoniciennes exposées dans Galathée étaient celles qui constituaient le fonds commun du mysticisme et de la poésie erotique de son temps. Ce qui sauve de l'oubli quelques-uns de ces préceptes de Cervantes, c'est la vivacité, l'élégance, la beauté de l'expression. »

Le Style. — Le style de Cervantes est, malgré ses négligences, ses répétitions qui révèlent l'improvisation, sa nonchalance fréquente, le style classique de la prose espagnole. Un Clemencin a pu s'insurger contre telle acception, telle tournure, telle construction, un Rodriguez Marin est venu prouver que Cervantes savait ce qu'il faisait et que ses libertés d'écriture étaient prises à bon escient. Au surplus, Lope de Vega reconnaissant du style aux Nouvelles Exemflaires, quel Zoïle après lui pourrait être écouté?

Cependant, ce style si personnel, incomparable, ne tranche •pas brusquement sur celui des prédécesseurs de l'écrivain. « En matière de style, dit justement M. Morel-Fatio, Cervantes n'a pas été un initiateur. 11 a su tirer parti à la fois des modèles dont il disposait et des ressources infinies de

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