APOSTOLAT DE SAAVEDRA
(4« Journée.)
Pedro. — Je songe à changer de iiom et de vêtement, et à m'appeler Mami.
Saavedra. — Tu veux être renégat?
Pedro. — Oui, je le veux, mais sache de quelle façori.
Saavedra. — Renie de la façon que tu veux : c'est toujours un crime et une horrible faute, qui s'accorde mal avec ce que tu es.
Pedro. — Je sais bien déjà que ma conscience m'accuse; mais je désire tant sortir d'ici, que ce motif servira d'excuse. Je ne nie point le Christ, ni ne crois en Mahomet. Par la parole et le costume je serai Maure, pour atteindre le bien que je ne possède point. Si je vais en course *, je sais parfaitement que dès queje tou-
Í. CóuHé, dans le sëiis d'expédition de corsairéá*
cherai la terre des chrétiens, je m'enfuirai, et encore ne serai-je pas sans richesse.
Saavedra. — Ce sont là des pièges cupides et vains, par lesquels le démon tente facilement, avec l'âme, de te lier pieds et mains. Un faux bien se montre ici apparent, qui est d'avoir ta liberté, mais dès que tu auras renié, même ce désir s'en ira de ton esprit. Tu attendras toujours le moyen et l'heure : pas cette année, mais l'autre assurément... et ainsi tu repousseras tous les ans l'échéance. J'ai l'expérienee de ces choses, car j'en ai vu beaucoup qui avaient ton désir, et ne sont jamais arrivés à bon port. Et devrais-tu y arriver, est-ce un bon calcul que d'employer un moyen aussi faux et excessif pour atteindre au but de ton bonheur? Le remède ici tu peux l'appeler un mal.
Pedro. — Si je ne puis espérer d'autre issue possible de ma misère pour obtenir la joyeuse liberté, est-ce beaucoup s'aventurer que d'être Maure pendant quelques jours, et seulement en apparence, si par cette ruse je puis conquérir la liberté chérie qui me fuit?
Saavedra. — Si tu savais, Pedro, jusqu'où s'étend la perfection de noire loi chrétienne, tu verrais comme elle nous ordonne de ne pas commettre un péché mortel, le salut universel dùt-il en dépendre. Ainsi donc, comment veux-tu, pour te voir libre, de la liberté du corps, emprisonner dans mille fers ton âme misérable et infortunée, en commettant un péché aussi énorme que celui de renier le Christ et son Église?
Pedro. — Qui parle de nier le Christ et son Église? Ne suffit-il pas de se circoncire et de prononcer certaines paroles de Mahomet, et rien d'autre, sans nommer le Christ et ses saints? Je ne le nierai point pour le monde entier; car il sera toujours ici, dans mon cœur, et Lui ne veut de l'homme que le cœur.
Saavedra. — Veux-tu voir si tu le nies? Écoute : Imagine-toi déjà vêtu à la turque, et allant par la rue. Or j'arrive, en présence d'autres Turcs, et je te dis : « Que le Christ soit loué, ami Pedro! Ne savez-vous point que le mardi est vigile, et que l'Église ordonne que nous
jeûnions? » A cela, dis-moi, que répondrais-tu? Sans doute me donnerais-tu mille coups de poing, et diraistu que tu ne connais point le Christ, et n'as point affaire avec son Église, parce que tu es un bon Maure, et que tu t'appelles, non pas Pedro, mais Aydar ou Mahomet.
Pedro. — Je le ferais peut-être, mais non par conviction obstinée : seulement pour que les Turcs qui m'entendent, en voyant combien j'en étais fâché, puissent penser que je suis de tout point Maure et non chrétien. Mais, dans ma volonté, je le serais toujours!
Saavedra. — Ne sais-tu point que le Christ lui-même dit : <c Celui qui me niera devant les hommes, je le nierai devant mon Père; et celui qui me confessera devant eux, je l'assisterai devant mon Père éternel? » N'est-ce pas là, mon ami, une preuve suffisante pour te convaincre et te détromper de l'erreur où tu gis en étant chrétien seulement par le cœur, ainsi que tu le dis? Et ne sais-tu pas non plus que cet appui, grâce auquel le chrétien s'élève jusqu'au ciel, est la Croix et la Passion de Jésus-Christ, dans la mort duquel vit notre vie, et que le remède par quoi nos âmes puissent profiter du trésor immense de son sang versé pour notre salut, est déposé dans la pénitence, qui a trois parties essentielles qui la rendent parfaite et achevée : la première, la contrition du cœur; la seconde, la confession orale; la troisième, la satisfaction des œuvres! Et cette contrition que quelques-uns disent avoir, comme ces chrétiens renégats qui par la parole et les œuvres nient le Christ et ses saints, tu ne peux l'appeler contrition, mais simple désir de sortir du péché; désir si mou que le respect humain les empêche d'exécuter ce que leur prescrit la raison. Et ainsi, avec cette ombre et apparence de ce vain désir, pour eux une année s'écoule, puis une autre, et la mort enfin vient les mettre en perpétuel esclavage de la même façon qu'ils pensaient obtenir la liberté dans cette vie. Oh I combien de choses pures, excellentes, véritables, sans réplique, et simples ne pourrais-jc te dire à ce propos pour tenter
(d'ieffaee^ de tofi esprit cette idée fausse qui s'y imprime 1 lyi^is le temps et le lieu ne le permettent point.
Pedro. — Celles que tu m'as dites, ô mon ami, suffîsepit et suffiront de telle njanière que je te jijre, ^yiy ¡tout ce qu'il est licite de jurer, de suivre ton ponspil, et de ne pas m'écarter du très saint giron de l'Église? alors même que dans le dur et amer esclavage je devrais achever mes tristes jours amers.
Saavedra. — Si tes actes répondent à ton propos, le jour viendra, savoureux et doux, où tu auras la liberté; car le ciel sait nous donner joie et bonheur par cent mille voies cachées à l'hiifliain entendement ; c'est pourquoi il n'est pas bon de s'exposer à ce que par un seul chemin, âpre, mauvais, malaisé, nous arrive le biep que tant d'êtres cherchent et que si peu, jusqu'ici, ont obtenu.
Pedro. — Mes œuvres te donneront des signes certains de mon repentir et de mon changeipent.
Saavedra. — Que le ciel te donne le$ forces nécessaires et te sauve des mauvaises occasions jqui t'iaciten.t à former d'aussi criminels desseins !
Pedro. — Que le ciel t'assiste dans la mesure où le mérite la sagesse que tu m'inspires! Mais il est tard. Adieu I Adieu 1
Saavedra. — Adieu, mon ami.
[Le Roi lui-même paraît, se rendant chez Izuf. 11 donne la liberté à Aurelio et Silvia en échange d'une forte rançon. Un navire de l'ordre rédempteur de la Trinité aborde au port. Il vient d'Espagne pour racheter des chrétiens, et porte le très chrétien Frère Juan Gil^. Tous les captifs, dans l'enthousiasme, se précipitent au-devant du vaisseau béni, et, rejetant leurs chaînes, s'agenouillent pour remercier avec ferveur la « Très Sainte Vierge Marie >>....]
1. Celui-là même gui, ne pouvant songer à racheter le noble Aragonais Palafox, libéra à sa place Cervantes, alors esclave à Alger.
TÜÉATRE 231
Numance*.
[Scipion, chargé par le Sénat romain de prendre Numance, trouve la tâche difficile. Ses pertes sont lourdes et il n'avance point. Au surplus, son armée, oublieuse de la gloire, s'amollit dans les plaisirs. 11 doit tenter, par ses discours, de réchauffer l'ardeur de ses soldats.]