LIRA ET MORANDRO
(3? Journée.)
Morandro. — Ne te presse p^s tant, Lira : laisse-rnoi joiiii: an bien qui me pput donner dans la mort uiie heureuse vie! Laisse mes yeux contempler un instant ta chère beauté, puisque dans mes chagrins mon infortune peut trouver un tel adoucissement 1 Q, douce Lira, tu résonnes sans cesse en mon cœur avec une si douce harmonie que mes peines se changent en joiel Mais qu'as-tu? A quoi songes-tu, paradis de mes pensées?
Lira. — Je pense que lïioii bonheur pi le tien vont finir. Et ce n'est pas le siège de notre patrie qui sera Ipur homicide, car pour moi la vie s'achèvera avant même que la guerre ait pris fin.
Morandro. — Que dis-tu, bien de mon âme?
Lira. — Que la faim m'accable à ce point qu'elle rompra bientôt le fil de ma vie. Quel hymen peux-tu espérer (je celle qui es|t réduite à une telle extrémité qu'elle t'assure de sa crainte, avant une heure, d'expirer? Mon frère est mort hier, comme ma mère, de la faim. Et si la faim et sa puissance n'ont pas eu raison de ma santé, c'est que ma jeunesse se révolte contre sa figueur. Mais voici de longs jours que je ne xn^ défends plus et que mes faibles forces ne peuvent plus résister à son assaut.
Morandro. — Sèche tes larmes, ô ma Lira, et laisse mes yeux s'épancher en de courantes fontaines jaillies de tes propres chagrins. Quoique la faim despotique s'acharne sur toi sans mesure, tu ne mourras pas sous ses coups, tant qu'il me restera un souffle de vie. Je m'offre à sauter le fossé et la forte muraille et risquer la mort pour tç sauver d'elle. Le pain que touche Je Romain, sans que là crainte pi'arréte, je l'enlèverai de sa bouche pour le mettre dans la tienne. Par mon
bras j'ouvrirai le champ de ta vie et de ma mort, car de te voir ainsi, chère âme, cela ipe tue plus sûrement. Mais je t'apporterai à manger en dépit des soldats romains, si mes mains sont encore les mêmes qu'elles étaient naguère.
Lira. — Tu parles comme un amoureux, Morandro, mais il n'est pas juste que je prenne plaisir au plaisir acheté au péril de ta vie. Quoi que tu puisses leur ravir ne saurait suffire à me ranimer, et tu réussiras à te perdre sans parvenir à me sauver. Jouis de ta jeunesse en ses tendres années et ses années plus mûres, car ta vie importe davantage que la mienne à Ja cité. Tu pourras mieux la défendre des embûches de l'ennemi, que tu ne défendrais la faiblesse d'une triste jeune fille. Ainsi, mon cher amour, chasse cette pensée; je ne veux point d'aliment gagné au prix de ta peine. Car niême si tu retardais ma mort d'une seule journée, tu n'empêcherais pas la famjne tenace de finir par nous achever.
Morandro. — En vain tu t'obstines, Lira, à minterdire ce chemin où mon vouloir et mon destin me poussent et me convient. Toi, prie les dieux, entre temps, pour qu'ils me fassent revenir avec un butin qui résolve ta misère et ma douleur.
Lira. — Morandro, mon doux ami, n'y va pas; car il me semble que de ton sang je vois rougi le glaive de l'ennemi. Abandonne cette entreprise, Morandro, trésor de ma vie ; car si la sortie est difficile, le retour est pire encore. Je veux calmer ton ardeur et j'en prends le ciel à témoin; car je crains plus ma douleur que le profit que j'en aurais. Mais si, ami aimé, tu poursuis ton dessein, reçois ce baiser comme le gage que tu m'emportes avec toi.
[Leoncio veut accompagner Morandro dans sa folle entreprise. Et les Numantins, sur le conseil de Théogène, vont faire un immense bûcher de toutes leurs richesses, afin de ne point les laisser aux Romains. On assiste à la scène navrante d'une mère qui se lamente de ne pouvoir nourrir ses deux enfants : elle n'a pas de pain à donner à Tamé, et c'est en vain qu'elle presse san sein desséché pour allaiter le plus petit....
Avec la quatrième journée nous rentrons d'abord dans le camp romain en rumeur : deux Numantins (nous savons lesquels) ofit pénétré dans l'enceinte et massacré les premiers soldats qu'ils ont rencontrés. Puis le théâtre représente de nouveau la place publique de Numance» où paraît tout à coup Morandro, taché de sang et portant une petite corbeille contenant un morceau de pain ensanglanté. Il appelle vainement Leoncio que les Romains ont tué. Lira, qui se dirige vers le bûcher où elle jettera du linge précieux, rencontre ainsi Morandro qui lui livre le pain désiré, et meurt entre ses bras, épuisé par ses blessures. Le frère de Lira vient s'abattre aux pieds de sa sœur et expire avec un regard de convoitise vers le morceau de pain arrivé trop tard. Lira, farouche dans son immense douleur, a la force d'ensevelir les deux corps, aidée par un soldat qu'elle arrête alors qu'il poursuivait une femme, afin de la tuer, conformément aux ordres du Sénat décrétant « qu'aucune femme ne doit rester en vie ».
Sur ces horreurs se dressent les spectres de la Guerre, de la Maladie et de la Famine : tout brûle dans Numance, et les hommes y égorgent leurs femmes et leurs propres enfants. Le silence des catastrophes, qui règne sur la ville, inquiète l'assiégeant, et Marius monté sur une muraille apprend à Scipion qu'on ne voit qu'un lac rouge où surnagent des cadavres. Le jeune Yiriate, seul survivant de Numance, se jette enfin du sommet d'une tour après avoir maudit les vainqueurs. Scipion s'abandonne à de funèbres méditations, cependant que la Renommée, embouchant sa trompette, clame la gloire de Numance héroïque.]
Le Rufien heureux^
{EL RUFIÁN DICHOSO.)
[Au commencement de la première journée nous assistons, sur une place de Séville, à une querelle de jeunes étudiants entre lesquels un alguazil et deux agents soudain s'interposent.
1. Cette pièce, et celle qui suivra immédiatement : Pedro de Urdemalas, font partie de la collection des Comédies et Intermèdes de Cervantes, que nous avons pu lire, grâce à l'obligeance de notre ami M. Latomberie, dans l'édition eadeux volumes de 1749 (Madrid, Imp. de Ant. Marin). Nous nous sommes servi également de l'édition des liujîens de Cervantes par M. Hazañas y la Rua.
Les batailleurs s^enfuient, sauf le plus hardi d'entre eux, Ghristoval de Lugo, qui, tranquillement, fait face au guet devenu propice en le reconnaissant : qui oserait toucher au pilier de la hampa, de la bohème sévillane, au seigneur Christoval de Lugo, protégé de ce Sandoval qui gouverne la ville? Les agents saluent et s'éloignent, laissant Lugo à ses pensées. Or, voici qu'un de ses amis, le jeune Lagartija, vient l'inviter à un joyeux festin où seront présents d'aimables rufiens et des filles aux mœurs faciles. Christoval de Lugo accepte, au grand plaisir de Lagartija qui lui récite un romance égrillard composé par un sacristain.... Sur ces entrefaites, une dame, mystérieusement voilée, s'approche de Lugo et lui déclare la passion dont elle brûle pour lui. Mais cette déclaration est interrompue par l'arrivée du mari. Lugo, avec sang-froid, se place devant la belle amoureuse que, grâce à son voile, son mari ne reconnaît pas, et conseille à celui-ci d'éloigner et de cacher sa femme innocente dont un galant menace la vertu. Le brave homme remercie Lugo de son avis qu'il suivra. Il possède une maison de campagne et des clefs qui déjoueront les plans du galant imaginaire. Et il sort d'un côté, tandis que sa femme sort de l'autre, et que Lugo, resté seul, murmure « qu'il priera Dieu de le délivrer d'elle ».
La scène est transportée chez l'Inquisiteur Sandoval auquel l'alguazil de naguère vient raconter les folies de son protégé. Sandoval convient d'éloigner Lugo de Séville et de l'emmener avec lui au Mexique.
Le théâtre change et représente une ruelle de Séville où l'on distingue, malgré la nuit, une maison borgne. Christoval paraît avec deux musiciens. Or, la maison borgne est vide : le propriétaire est en prison. Lugo propose, pour se distraire, d'aller piller la boutique d'un pâtissier voisin, ce qui ne l'empêche point de donner l'aumône à un pauvre aveugle qui passe, en le priant d'implorer pour lui les âmes du purgatoire. Le bruit que fait Lugo réveille le pâtissier et ses garçons qui se soumettent aussitôt en reconnaissant le terrible rufien : ils lui offrent la boutique entière, et il y pénètre avec les musiciens.
Le jour poind. Une dame Antonia ose se présenter chez l'Inquisiteur Sandoval pour y trouver Lugo. Sandoval se montre •sévère, et fait cacher la dame tandis qu'il admoneste rudement son protégé. Celui-ci ne l'écoute guère, et subitement se précipite, suivi d'Antonia, pour aller prendre la défense d'un personnage aux mœurs louches que la police arrêtait. Puis, après
Nous traduisons Rufián par Rufien, suivant ainsi Covarrubias qui dans son Tesoro affirme que telle est l'origine française du mot espagnol.
238 GËRVAÎÎTÈS
ravoir délivré, il s'en va jouer aux dés avec l'étudiant Gilberto qui l'avait jusqu'ici battu et dont il triomphe aujourd'hui. La fortune sourit a Lugo qui fait son examen de conscience.]