PERSONNAGES
La Chirinos.
Un fourrier.
Juana Castrada, paysanne.
Teresa Repolla, paysanne.
Un danseur, neveu de Benito.
Un musicien. — Gens du peuple.
Une place de village.
Entrent CHANFALLA et LA CHIRINOS.
Chanfalla. — - N'oublie pas, Chirinos, mes avertissements, surtout ceux que je t'ai donnés pour ce nouveau tour qui doit avoir autant de succès que le dernier du Llovista^,
Chirinos. -— Illustre Chanfalla, ce qui est en moi, tiens-le pour imprimé, car j'ai autant de mémoire que d'entendement, auquel se joint le désir d'arriver à te satisfaire, tel qu'il excède les autres puissances de mon âme. Mais dis-moi, à quoi sert ce Rabelin que nous avons pris? Ne pouvions-nous suffire à nous deux pour cette entreprise?
Chanfalla. — Nous en avions besoin comme du pain dans la bouche pour jouer dans les entr'actes du Retable des Merveilles,
Chirinos. — Ce sera merveille si l'on ne nous jette pas des pierres rien que pour le Rabelin, car une aussi misérable petite créature, je ne l'ai vue en tous les jours de ma viel
Entre LE RABELIN.
Rabelin. — Doit-on faire quelque chose dans ce village, « señor » Directeur? car je meurs d'envie de vous montrer que vous n'avez pas eu tort de me prendre à votr o charge.
Chirinos. — Quatre corps comme le vôtre ne feraient
i. On ne connaît pas l'œuvre à laquelle Chanfalla fait allusion.
pas un ballot 1 et d'autant moins une charge. Si vous n'êtes pas plus grand musicien qu'homme grand, nous avons fait fortune î
Rabelin. — On verrai Tout petit que je suis, on m'a bien proposé d'entrer dans une troupe d'acteurs.
Chanfalla. — Si l'on doit vous tailler un rôle à la mesure du corps, il sera presque invisible. — Chirinos, peu à peu, nous voici dans le village, et ceux qui viennent par ici, doivent être, comme ils le sont sans doute, le Gouverneur et les Alcades. Allons à leur rencontre, et affile ta langue sur la pierre de Tadulation, mais ne répointe pas à force de l'aiguiser.
Entrent le GOUVERNEUR et BENITO REPOLLO, alcade, JUAN CASTRADO, regidor, et PEDRO CAPACHO, greffier.
Chanfalla. — Je baise les mains de Vos Grâces. Qui d'entre vous est le Gouverneur de ce village?
Le Gouverneur. — C'est moi le Gouverneur. Que voulez-vous, bonhomme?
Chanfalla. — Si j'avais deux onces d'entendement, j'aurais dû voir que cette péripatétique et majestueuse prestance ne pouvait être d'un autre que du très digne Gouverneur de cet honorable village, qui ne peut laisser que d'être un jour Gouverneur des Algarrobillas^.
Chirinos. — En vie de la « señora » et des « señoritos )), si tant est que le « señor » Gouverneur en ait.
Capacho. —Le « señor » Gouverneur n'est pas marié!
Chirinos. — Alors, pour quand il le sera! Il ne perdra rien pour attendre.
Le Gouverneur. — Eh bien, qu'est-ce que vous voulez, homme honorable?
Chirinos. — Vivez des jours pleins d'honneur, vous qui nous honorez ainsi : enfin, le chêne donne des glands, le poirier des poires, la treille des raisins, et l'homme honorable de l'honneur, sans pouvoir faire autrement.
1. Tercio, dans le texte, c'est-à-dire, selon Govarrubias : la moitié d'une charge à dos de malet,
2. Village imaginaire. Du moins ne figure-t-il pas dans le Dictionnaire de Madoz.
Benito. — - Sentence cicéronique, sans en oler ni y mettre un point.
Capacho. — Le <( señor » alcade Benito Repollo veut dire cicéronienne .
Benito. — Je veux toujours dire ce qu'il y a de mieux, mais le plus souvent je ne réussis pas. Enfin, bonhomme, que voulez-vous?
Chanfalla. — Moi, messeigneurs, je suis Montiel, celui qui colporte le Retable des Merveilles. Les « señores » confrères des hôpitaux m'ont envoyé chercher de la capitale, parce qu'il ne s'y trouve point de directeur de comédies, et que les hôpitaux en dépérissent. Mon arrivée arrangera tout.
Le Gouverneur. — Et que veut dire Retable des Merveillest
Chanfalla. — Les merveilleuses choses qu'on y enseigne et montre l'ont fait nommer Retable des Merveilles, Lequel fut composé et fabriqué par le savant Tontonelo sous de tels parallèles, rumbs, astres et étoiles, avec de tels points, caractères et observations, que nul ne peut voir les choses qu'on y montre, s'il est de la race des convertis, ou s'il n'est procréé de ses parents en légitime mariage. Et qui serait contaminé par ces deux maladies si courantes, qu'il renonce à voir les choses, jamais vues et inouïes, de mon retable.
Benito. — Maintenant, je m'aperçois que chaque jour, on voit dans le monde des choses nouvelles. Ainsi donc, le savant qui composa le retable s'appelait Tontonelo?
Chirinos. — 11 s'appelait Tontonelo, natif de la cité de Tontonela, et il est notoire que sa barbe lui descendait jusqu'à la ceinture.
Benito. — Pour la plupart, les hommes à longues barbes sont de grands savants.
Le Gouverneur. — « Señor » regidor Juan Castrado, je décide, sauf votre approbation, que soit fiancée, ce soir, la (( señora » Teresa Castrada, votre fille, dont je suis le parrain, et pour égayer la fête, je veux que le (c señor » Montiel montre son retable en votre maison.
Juan. — Je suis le serviteur du « señor » Gouverneur,
à Tavis duquel je m'associe, me range et adhère, quoi qu'il puisse y avoir à rencontre.
Ghirinos. — Ce qui vient à rencontre, c'est que si l'on ne nous paye d'abord notre travail, vous verrez les figures comme par les collines d'Ubeda ^ Vos Grâces, <c señores » de la Justice, ont-elles une âme et une conscience? 11 serait bon que tout le village entrât ce soir chez le « señor » Juan Castrado (ou comme il s'appelle), et vît ce que contient le retable, puis demain, quand nous voudrions le lui montrer, qu'il n'y eût plus une âme pour le voir. Non, « señores », non u señores » ; ante omnia, on doit nous payer ce qui convient.
Benito. — « Señora » Directrice, aucune Antonia et aucun Antonio n'a à vous payer : c'est le « señor » Regidor Juan Castrado qui vous paiera, et plus qu'honorablement, et sinon, le Conseil Municipal. Vous connaissez bien le village certainement! [ci, ma sœur, nous n'attendons pas qu'aucune Antonia paye pour nous.
Capacho. — Pauvre de moi! « señor » Benito Repollo, comme vous êtes loin du buti La « señora » Directrice ne dit pas qu'une Antonia la paye, mais qu'on la paye d'avance et avant toutes choses, ce qui est exprimé par ante omnia.
Benito. — Eh bien, greffier Pedro Capacho, faites qu'on me parle tout droit, et j'entendrai de plain-pied. Vous qui avez beaucoup lu et écrit, vous pouvez comprendre ce galimatias de par là-bas, mais moi non.
Juan. — Eh bien, le « señor » Directeur se contentera-t-il de ce queje lui donne d'avance une demi-douzaine de ducats? Étant entendu qu'on aura soin que les gens du village n'entrent pas chez moi ce soir.
Chanfalla. — Je suis satisfait. Je me fie à la diligence et aux bonnes paroles de Votre Grâce.
1. Govarrubias, en son Tesoro, écrit : « Ce sont des collines de notre Espagne qui courent de toutes parts en prenant des noms divers selon les endroits où elles passent. J)e là vient un proverbe que Ton emploie lorsque quelqu'un se lance en des discours exagérément élevés : c'est aller par les collines d'Ubeda »•
Juan. — Eh bien, l'argent et verrez ma maison ainsi que la commodité qu'elle vous offre pour que vous y montriez ce retable. Chanfalla. — Allons! et n'oubliez pas les qualités que doivent avoir ceux qui oseront regarder le retable merveilleux.
Benito. — Cela reste à ma charge, et je puis vous dire que, pour ma part, je vais en sûreté à l'examen, puisque j'ai le père qui est alcade, et quatre doigts de graisse de vieux chrétien sur les quatre côtés de mon lignage. Jugez si je puis voir ce retable.
Capacho. — Nous pensons tous le voir, « señor » Benito Repollo.
Juan. — - Nous ne sommes pas nés parmi les mauves, « señor » Pedro Capacho.
Le Gouverneur. — Il ne faudra rien négliger, à ce que je vois, « señores » Alcade, Regidor et Greffier.
Juan. — Allons! le Directeur! à l'œuvre. Je m'appelle Juan Castrado, fils d'Anton Castrado et de Juana Macha : et je n'en dis pas plus, certain et garant que je pourrai me mettre face à face et de pied ferme devant le dit retable.
Chirinos. — Dieu le veuille ! {Juan Castrado et Chanfalla sortent.)
Le Gouverneur. — <( Señora » Directrice, quels sont les poètes aujourd'hui en vogue et renommée à Madrid, spécialement parmi ceux qu'on appelle comiques? Parce que j'ai mes grains et collier de poète et me pique de connaître la farándula ^ et la carátula 2. J'ai à mon actif vingt-deux comédies, toutes nouvelles, et plus belles les unes que les autres; et j'attends une occasion pour aller à Madrid et enrichir avec elles une demidouzaine de directeurs.
Chirinos. — Sur ce que Votre Grâce, « señor » Gouverneur, me demande au sujet des poètes, je ne saurai vous répondre, parce qu'il y en a tant qu'ils éclipsent
1. Comédie d'acleurs ambulants (reciLantes de comedia, dit Govarrubias).