LES NOCES DE DARANIO
Une fête aussi joyeuse depuis longtemps ne s'était vue sur les rives du Tage. Daranio étant l'un des plus riches bergers de tout le pays, et Silvérie l'une des plus jolies bergères, à leurs noces accoururent tous les bergers des environs. Ainsi se réunit une belle assemblée de gracieux pasteurs, de belles pastourelles, dans laquelle se surpassèrent, en maintes et diverses habiletés, le triste Orompo et le jaloux Orfenio, Crisio à l'âme absente et Marsilio le point aimé, tous jeunes et amoureux, quoique oppressés de passions différentes. Car la tristesse d'Orompo était due à la mort précoce de sa chère Listée; Orfenio était en proie à la rage insupportable de la jalousie d'amour où le tenait la belle Eandre ; Crisio se languissait d'être séparé de Claraure, belle et sage pastourelle qui était son unique bien; Marsilio se
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désespérait de rinimitié qu'envers lui gardait le sein de Bélise. Ils étaient tous amis, et d'un même village, et la passion de l'un, l'autre ne l'ignorait; mais plutôt, souvent par une douloureuse émulation, ils s'étaient unis pour vanter chacun la cause de son tourment, chacun s'efforçant de montrer, le mieux qu'il lui était possible, que sa douleur était plus grande que les plus grandes douleurs, tenant pour le bonheur suprême d'être en sa peine soulagé. Et tous étaient si inspirés, ou pour mieux dire, telle était la douleur dont ils souffraient tous, que quelle qu'en fût l'expression, en chacun elle apparaissait devoir être la plus cruelle que Ton puisse imaginer. Par ces disputes amoureuses, les bergers étaient fameux sur les deux rives du Tage, et Tircis ainsi que Damon désiraient fort les connaître. Or se voyant là réunis, mutuellement ils se firent un accueil aimable et courtois. Tous, avec étonnement, contemplaient Tircis et Damon dont jusqu'alors ils savaient seulement la réputation.
A ce moment parut le riche berger Daranio, ,vêtu comme à la montagne. Il portait chemise haute, dont le col était plissé, une camisole de frise, un sarrau vert échancré, des culottes de toile fine, des guêtres bleues, des souliers ronds, une ceinture galonnée, et, de la couleur du sarrau, un chaperon à quatre pièces.
Son épouse Silvérie n'était pas moins bien parée. Elle venait en robe et corsage lionnes, garnis de satin blanc, avec chemise à plastron, ouvrée d'azur et de vert, une gorgerette de fil jaune, avec des broderies d'argent, invention de Galathée et de Florise qui l'habillèrent, une coiffe bleu turquin aux franges de soie incarnate, des sandales dorées et des chaussons moulés, des bijoux de riche corail, un anneau d'or au doigt, et surtout sa beauté, qui mieux qu'autre chose l'ornait. Derrière elle parut la sans-pareille Galathée, comme un soleil après l'aurore, et son amie Florise, puis mainte autre belle bergère avec elles venue pour honorer les noces, telle que Théolinde, préoccupée de cacher son visage à Damon et Tircis pour n'en pas être reconnue. Et
bientôt les pastourelles à la suite des pasteurs, au son des musiques champêtres, vers le temple s'acheminèrent. Cependant qu'à leur aise Elicio et Erastre dévoraient de leurs yeux avides le beau visage de Galathée, dans le désir que ce chemin durât plus que le long voyage que jadis accomplit Ulysse. Du contentement de la voir, Erastre tant s'exaltait que, parlant avec Elicio, il lui dit : « Que regardes-tu, berger, si Galathée tu ne regardes? Mais comment pouvoir contempler le soleil de ses cheveux, et le ciel de son front, les étoiles de ses yeux, la neige de son visage, la pourpre de ses joues, la rose de ses lèvres, l'ivoire de ses dents, le cristal de son col, le marbre de son sein? — Tout cela je l'ai pu voir, ô Erastre, lui répondit Elicio, et rien de ce que tu as dit n'est cause de mon tourment, sinon son âme inflexible, car si cette âme n'était telle, toutes ces grâces et beautés qu'en Galathée tu reconnais, pour nous seraient l'occasion de notre plus grand bonheur. — Tu dis vrai, répliqua Erastre; mais encore ne peux-tu nier, que si Galathée n'était si belle, elle ne serait tant désirée; et n'étant pas si désirée, notre peine ne serait si grande, car elle naît de ce désir. — Je ne te refuse point, Erastre, répondit Elicio, que toute douleur, tout souci, ne naissent de la privation et du manque de cela même que nous désirons. Mais justement je te veux dire que tu déprécies à mes yeux la qualité de cet amour que pour Galathée je te prête. Car si pour sa beauté seulement tu l'adores, elle ne t'en devrait nulle reconnaissance, puisqu'il n'est aucun homme, si rustre soit-il, qui, la regardant, ne la désire. Oui, la beauté, partout, provoque le désir, et ce simple mouvement, étant en soi si naturel, ne mérite point récompense. Sinon, du seul désir du ciel naîtrait notre droit à l'avoir. Mais déjà tu vois, Erastre, ainsi que nous le démontre notre véritable loi, qu'il se produit tout le contraire. Aussi bien puisque la beauté nous incite à la désirer,
. . . . l'être vraiment amoureux ne doit pas tenir la possession pour notre suprême bien; mais quoique la beauté lui inspire ce désir, il doit l'aimer seulement
parce que cela est bon, et sans se laisser mouvoir par aucun autre intérêt. Et cela peut s'appeler, même ici-bas, l'amour parfait et véritable, digne de gratitude et de prix, ainsi que nous voyons que par le Créateur sont hautement récompensés ceux qui, sans aucun intérêt de crainte, de peine, d'espérance en le paradis, l'aiment et le servent uniquement parce qu'il est bon et digne d'être aimé. Et c'est la suprême perfection que recèle l'amour divin ainsi que l'amour humain, que d'aimer un objet seulement parce qu'il est bon, sans qu'il y ait erreur d'entendement : car souvent ce qui est mauvais nous paraît bon, et le bon mauvais, et ainsi nous aimons l'un et abhorrons l'autre; et un tel amour ne mérite point récompense, mais un châtiment. Je veux inférer de tout ce que j'ai dit, ô Erastre, que si tu
aimes la beauté de Galathée,
et que là s'arrête ton désir sans aller jusqu'à aimer sa vertu, l'accroissement de sa renommée, sa santé, sa vie et ses biens, tu n'aimes pas comme tu dois, et tu ne dois pas être rémunéré selon ton vouloir. »
Erastre eût voulu répliquer à Elicio et lui laisser entendre qu'il ne comprenait pas bien l'amour dont il aimait Galathée. Mais il en fut empêché par le son du chalumeau du non-amoureux Lenio, qui voulut aussi se trouver aux noces de Daranio et contribuer à la fête par son chant. Et ainsi, placé devant les mariés, alors qu'au temple ils arrivaient, au son du rebec d'Eugenio, il allait chantant ces vers :
Inconnu, ingrat Amour, qui étonnes — parfois les cœurs valeureux, — et de vaines figures, de vaines ombres — couvres l'âme libre de mille chaînes : — Si tu te vantes d'être dieu, et te nommes — d^un aussi sublime nom, ne pardonne point — à celui qui engagé dans les liens d'hyménée — désire de nouveaux nœuds.
A conserver la loi pure et sincère — du saint mariage, emploie toute ta force, — déploie en ce champ ta bannière, — Triomphe en cela de toi-même : — Quelle belle fleur, et quel beau fruit cueillera — sans beaucoup de peine, celui qui s'efforce — de porter ce joug comme il doit — joug qui paraît fardeau, mais est fardeau léger!
Tu peux, oubliant tes exploits, — et ton humeur capricieuse,
— rendre heureux le lit nuptial — où sous le joug d'amour deux êtres font leur nid : — Enferme-toi dans leurs seins, dans leurs âmes — jusqu'à ce que s'achève le cours de leur vie, — et qu'ils aillent jouir, ainsi que Ton espère, — de réternel et doux printemps î
Quitte les huttes pastorales, et laisse le libre berger accomplir son office. — Vole plus haut, maintenant, puisque tu voles tant,
— et aspire à de plus nobles exercices : — En vain tu te fatigues et tourmentes — pour le sacrifice des âmes, — si tu ne les fais rendre — au doux sacrifice d'hymen.
C'est ici que tu peux montrer la puissante — main de ton pouvoir merveilleux. — En faisant que la tendre épousée — aime l'époux et en soit aimé, — sans que l'infernale rage jalouse — trouble leur contentement et leur repos — et sans que le dédain brusque et sauvage — les prive du sommeil savoureux et doux.
Mais puisque, perfide Amour, tu n'écoutas jamais — les prières de ton ami, — sans doute les miennes seront rejetées. — Car je suis et serai toujours ton ennemi : — Ton naturel, tes œuvres détestables — dont le monde entier est témoin, — font que je n'espère point de ta main — plaisir joyeux, heureux et sain.
Ceux qui écoutaient le non-amoureux Lenio s'étonnaient déjà de voir avec quelle mansuétude il traitait des choses d'Amour, l'appelant dieu à la main puissante; ce qu'ils ne lui avaient jamais entendu dire. Mais lorsqu'ils eurent écouté les vers qui terminaient son chant, ils ne purent s'empêcher de rire, car il leur apparut que Lenio se courrouçait, et que s'il' avait continué, il eût maltraité l'Amour comme il en avait coutume. Mais il n'en eut pas le temps, car le chemin s'acheva. Et ainsi, parvenus au temple où les prêtres célébrèrent les cérémonies habituelles, Daranio et Silvérie bientôt demeurèrent liés par un nœud étroit et perpétuel, non sans être enviés de plus d'un assistant, ni sans provoquer la douleur de quelques amoureux de la belle Silvérie. Mais cette douleur même eût été surpassée par celle qu'eût sentie l'infortuné Mireno, s'il avait contemplé ce spectacle.
Les épousés revinrent du temple, dans la même
compagnie, jusqu'à la place du village, où l'on trouva les tables prêtes, et où Daranio voulut montrer à tous ses richesses, en conviant le peuple entier à un spmptuçux banquet. La place, habillée de feuilles, semblait un verdoyant bocage, et les branches entremêlées formaient un dais si puissant, que les rayons aigus du soleil, nulle part, ne trouvaient d'entrée pour échauffer la terre fraîche, que recouvraient des glaïeuls et mille fleurs variées. Pour la joie de tout le monde, le généreux banquet eut lieu, au son des instruments champêtres, qui firent autant de plaisir qu'en auraient pu donner les musiques harmonieuses, que l'on entend dans les palais des rois. Mais ce qui couronna la fête, fut un théâtre qu'après le repas, à la place des tables, on édifia avec célérité. Et les quatre plaintifs bergers Orompo, Marsilio, Crisio et Orfenio, pour honorer les noces de leur ami Daranio, et pour satisfaire le désir que Tircis et Damon avaient de les entendre, voulurent publiquement réciter une églogue qu'eux-mêmes avaient composée sur le thème de leurs propres douleurs. Tous les bergers et bergères à leur aise, prirent place ; et après que le chalumeau d'Erastre, que la lyre de Lenio et que les autres instruments eurent imposé aux auditeurs un calme et merveilleux silence, apparut sur l'humble théâtre le triste Orompo vêtu d'une pelisse noire, et ayant dans la main une houlette de buis jaune, terminée par une vilaine figure de la mort. Il venait couronné des feuilles du cyprès funeste, insignes de la tristesse qui régnait en son cœur depuis la fin prématurée de sa chère Listée. Après que, d'un air affligé, de part et d'autre, il eut porté ses regards mouillés de larmes, avec des marques d'une douleur et d'une amertume infinies, il rompit le profond silence....
[Crest ainsi que commence le dialogue bucolique qui se poursuit et s'achève parmi Tadmiration générale. Le héros de la fête répond par un discours où il commente lés amoureux propos que Ton vient d'entendre, et fait le procès de la cruelle jalousie.
Sur ce, paraissent trois bergers : le gentil Francenio, le libre
Lauso et le vieil Arsindo, lequel porte une verte guirlande de laurier qu*il destine à celui de ses deux compagnons qui remportera dans une joute poétique, qui vient de commencer entre eux, au sujet d'une bergère. Tircis et Damon, qu'avec respect Arsindo choisit comme juges suprêmes, donnent la guirlande verte non pas aux deux rivaux, mais à l'inspiratrice de leurs gloses charmantes. Tout le monde applaudit à la sentence. Puis, la jeunesse renoue ses danses, et les instruments leur musique; lesquelles ne se terminent qu'avec le crépuscule. Alors, toute l'assistance en cortège s'organise, pour mener les épousés jusqu'au seuil de leur logis, en chantant dans la nuit qui tombe, de rustiques épithalames.]