‹ Œuvres choisiesChapitre 27 sur 138 · Marc-Antoiney triumvir romain, auquel TOrient échut dans · texte numérisé non relu

Marc-Antoiney triumvir romain, auquel TOrient échut dans

amie» la vie et l'honneur. L'amour enfin livra nos t-spagnes a la fureur barbare des AgaréniensS appelés a la vengeance de l'amour désordonné du malheureux Kodngue 5. Mais comme je pense que la nuit nous couvrirait de son ombre avant que je ne termine de vous citer les exemples, qui s'offrent à mon souvenir, des exploits accomplis par l'amour en ce monde, je n'irai pas plus loin et cède la parole à Tiréis....

TiRcis. — ...Si la finesse de ton esprit, ô pasteur sans amour, ne m'assurait point qu'avec facilité, il peut atteindre a la vérité dont il est à cette heure, hélas! SI éloigne, plutôt que de prendre la peine de contredire ton opinion, je te la laisserais en châtiment de tes loiies. Mais comme elles me révèlent les bons principes qui sont en toi et permettent de te ramener aune meilleure conception, je ne veux point laisser par mon silence nos auditeurs scandalisés, l'amour en disgrâce, et toi-menie triomphant. Aussi bien, aidé par l'amour, auquel je fais appel, je pense en peu de mots te donner a entendre combien ses œuvres et ses effets sont différents de ceux que tu en a publiés, pour ne parler que de I amour que tu connais. Et tu l'as défini un désir de fieaute, déclarant aussi ce qu'était la beauté et détaillant ensuite les effets que l'amour, dont nous parlons, provoque en les cœurs amoureux, pour terminer par e récit de maint tragique événement dont l'amour était la cause. Et quoique la définition soit celle que l'on donne le plus généralement, elle n'est pas telle qu'on ne la puisse contredire, car l'amour et le désir sont deux choses différentes : tout ce qu'on aime ne se désire point, et 1 on n'aime pas tout ce qu'on désire. Cela

ie iTZ.t ""T^^- " ^"'"'^ ^'^PP°««'- Alexandrie à Rome. Zuum^ZTr ' ^" n'' '"*'■' ^'' triumvirs. Antoine, battu i

2. Agaréniens, ¡ci, les Arabes d'Afrique. 7irDa''r ílfA^h'""'''':;''' '"^ ^isigoths d'Espagne, vaincu en

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est évident de tout ce qu'on possède, dont alors on ne peut pas dire qu'on le désire, mais qu'on l'aime. Qui possède la santé ne dira pas qu'il la désire, mais qu'il l'aime: et celui qui a des enfants, ne saurait dire qu'il en désire, mais qu'il aime les enfants. Au surplus telle chose se désire qu'il est impossible d'aimer : comme la mort de ses ennemis que l'on désire sans l'aimer. Ainsi l'amour et le désir sont formes distinctes du vouloir.

Il est vrai que l'amour est père du désir, et c'est l'une des définitions qui de l'amour se donnent. L'Amour est cette première muance que nous sentons se faire en notre esprit, par cet appétit qui nous émeut, nous attire, nous délecte et nous plaît. Et ce plaisir engendre en l'âme un mouvement que l'on appelle désir. Ainsi donc ce désir est bien le mouvement de l'appétit envers ce que Ton aime, un vouloir de ce qui se possède, et son objet est le bien. Et comme il est plusieurs espèces de désirs, l'amour est celle qui tend au bien qu'on nomme la Beauté.

Mais pour donner une plus claire définition et division de l'amour, il faut l'entendre en trois manières : l'amour honnête, l'amour utile et l'amour délectable. A ces trois sortes d'amour se réduisent toutes nos façons d'aimer et de désirer. L'amour honnête tend aux choses du ciel, éternelles et divines ; l'utile à celles de la terre, joyeuses et périssables, comme sont richesses, puissance, autorité; le délectable aux choses plaisantes telles que les beautés corporelles vivantes dont, Lenio, tu nous parlais. Et nul ne doit blâmer chacun de ces amours, car l'honnête toujours fut, demeure et doit être limpide, simple, pur et divin, n'ayant son repos qu'en Dieu seul. L'amour utile étant, comme il est, naturel, ne saurait être condamné; non moins que l'amour délectable, qui est plus naturel encore que l'utile. L'expérience, en effet, nous enseigne combien ces deux sortes d'amour en nous sont naturelles. .Car dès que notre premier père en son audace enfreignit le divin commandement et de seigneur devint serf, d'homme libre devint esclave, aussitôt il connut la misère où il

était tombé, de même que la pauvreté dans laquelle il se trouvait. Et ainsi, sur l'heure, il cueillit les feuilles des arbres qui le pourraient couvrir; à la sueur de son front il travailla la terre pour se nourrir et pour vivre le moins incommodément; après quoi (obéissant à Dieu beaucoup mieux en cela que dans toute autre chose) il voulut avoir des enfants, afin de perpétuer et réjouir par eux la génération humaine. Et de même que par son inobédience la mort entra en lui et par lui en ses descendants, de même tous nous héritons de ses instincts et passions, comme de sa nature même. Et ainsi qu'il tenta de porter remède à son indigence, nous ne pouvons laisser de remédier à la nôtre. De là vient cet amour que nous portons aux choses utiles à la vie humaine; et plus nous en obtenons, plus il semble que diminue notre propre nécessité. Par la même conséquence nous héritons du désir de nous perpétuer en nos fils, et de ce désir découle notre obligation de jouir de la beauté vivante corporelle, seul moyen effectif qui conduit ce désir à une heureuse fin. Aussi bien cet amour délectable est-il digne, quand il n'est pas mêlé de quelque autre accident, de louange plutôt que de blâme. Et c'est l'amour que toi, Lenio, tu tiens pour ennemi, parce que tu ne le connais pas, ne l'ayant jamais vu seul et sous son propre visage, mais toujours accompagné de désirs pernicieux, lascifs et mal placés. Et pourtant ce n'est point la faute de l'amour, qui toujours est bon en soi, mais des accidents qui lui arrivent, comme on voit se produire en un fleuve abondant qui naît d'une source claire, laquelle toujours l'alimente de limpides et fraîches ondes : mais dès que de sa mère ce beau fleuve s'éloigne, ses eaux douces et cristallines deviennent ameres et troubles, par suite des impurs ruisseaux qui de toutes parts le rejoignent. Ainsi, ce premier mouvement, que tu l'appelles amour ou désir, ne peut naître que d'un bon principe. Telle est encore la connaissance de la beauté qu'il semble impossible de ne pas aimer lorsqu'elle est vraiment belle. Elle a tant de force pour émouvoir nos âmes qu'elle seule sutfît

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pour que les anciens philosophes (aveugles et non guidés par la lumière de la foi), portés par la raison naturelle et captivés par la beauté qu'ils contemplaient dans les cieux étoiles et la machine ronde, émerveillés d'une telle harmonie, cherchèrent en leur entendement, et furent s'élevant par l'échelle des causes secondes, jusqu'à la cause première, connaissant qu'il y avait un seul principe sans principe de toutes les choses. Mais ce qui les étonna le plus, fut la composition de Fhomme, si ordonnée, si parfaite et si belle qu'ils l'appelèrent : monde abrégé. Et cela est vrai, car en toutes les œuvres faites par le majordome de Dieu, la nature, aucune n'est d'une telle perfection, et ne découvre mieux la grandeur et la sagesse de son Créateur. Dans la figure et l'agencement du corps humain, en effet, se résume toute la beauté de chaque partie. De là provient que cette beauté est aimée de qui la saisit, et que se montrant tout entière et resplendissant sur le visage, dès qu'on le voit, un beau visage suscite le désir de l'aimer. D'où il suit que le visage des femmes surpassant en beauté le visage des hommes, ce sont les femmes qui de nous sont davantage aimées, servies, sollicitées, comme l'objet en qui réside la beauté qui, naturellement, satisfait le plus nos regards. Mais voyant qu'il est dans notre nature d'être en perpétuel mouvement et en continuel désir, parce que notre âme ne peut s'arrêter qu'en Dieu, comme en son propre centre, notre Créateur voulut, pour empêcher cette âme de se lancer, bride abattue, vers les vanités périssables, et sans pour cela lui ôter la liberté du libre arbitre, mettre au-dessus de ses trois puissances une vigilante sentinelle qui l'aviserait des périls qui lui font obstacle, et des ennemis qui la poursuivent. Et ce fut la raison qui corrige et réfrène nos désirs désordonnés. Et Dieu voyant encore que la beauté humaine emporterait derrière elle nos affections et nos penchants, et ne jugeant pas devoir nous priver de ce désir, voulut du moins le tempérer et l'épurer. Ce pourquoi il ordonna le saint joug du mariage, sous lequel pour l'homme et la femme les

plaisirs d'amour sont permis. Par ces deux remèdes placés par la main divine, on modère l'excès que peut avoir cet amour naturel que toi, Lenio, tu vitupères, amour si bon en soi que, s'il faisait défaut, notre monde périrait. Dans ce même amour dont je parle, se résument toutes les vertus : la tempérance, car l'amant règle son désir sur le chaste vouloir de l'objet aimé; la force d'âme, car l'amant peut souffrir toutes les adversités pour l'amour de celle qu'il aime; la justice, car il en doit user envers celle qu'il aime, la raison même l'y obligeant; la prudence, car cette vertu est l'ornement de l'amour. Mais je te prie de me dire, ô Lenio, toi qui prétendis que l'amour cause la ruine des empires, la destruction des cités, les meurtres des amis et les sacrilèges, qu'il invente Ja trahison et transgresse les lois; je te demande ici quelle sera la chose, dans le monde actuel, si bonne qu'elle soit, qui ne puisse par son usage être convertie en mauvaise? Condamnons la philosophie parce que souvent elle découvre nos défauts et que beaucoup de philosophes ont été mauvais; brûlons les œuvres des poètes, parce qu'en leurs satires ils flagellent les vices; blâmons la médecine parce qu'elle trouve les poisons; disons l'éloquence inutile, parce que quelquefois elle fut audacieuse au point de mettre en doute la vérité connue ; ne forgeons plus les armes parce que les assassins les emploient, et n'élevons plus de maisons de peur qu'elles ne s'écroulent ; prohibons la variété des mets pour éviter les maladies; que nul ne veuille avoir un fils, parce qu'OEdipe * en sa fureur cruelle tua son propre père, et qu'Oreste^ frappa le sein de sa mère ; tenons pour mauvais le feu qui peut embraser les maisons et consumer les cités ; dédaignons l'eau, parce que, jadis, elle a noyé toute la terre; et proscrivons les éléments qui peuvent, par des pervers,

1. Œdipe, héros de la légende grecque, à Thèbes, qui tua son père Laios sans le connaître.

2. OrestCy termine la tragique famille des Atrides, à Argos, dont tous les princes furent victimes de la fatalité, forcés au crime par les événements, et moururent de mort violente.

être employés perversement. Ainsi toute chose bonne, en mauvaise peut se muer, et des effets néfastes peuvent en procéder, placée entre les mains de quelques insensés, qui se laissent gouverner par leurs seuls instincts. Cette antique Garthage, émule de l'empire romain, la belliqueuse Numance, la riche Corinthe, et la superbe Thèbes, et la docte Athènes, et la cité de Dieu, Jérusalem, qui furent vaincues et dévastées, devrons-nous dire pour cela que l'amour fut la cause de leur destruction et de leur ruine? Aussi bien ceux qui ont coutume de parler mal de l'amour, devraient médire d'euxmêmes, car les dons de l'amour sont dignes de louange, si Ton en use avec modération, le juste milieu étant louable comme tout extrême blâmable, et la vertu ellemême, exagérément pratiquée, valant au sage le nom de fou, et au juste celui d'inique. Le vieux poète tragique Ghérémon ^ opina qu'ainsi que le vin est bon lorsqu'il est mêlé à l'eau, de même l'amour tempéré est profitable, et l'immodéré est nuisible. La génération des animaux rationnels et instinctifs ne serait point si elle ne procédait de l'amour, et la terre serait déserte. Les anciens crurent que l'amour était l'ouvrage des dieux, créé pour la conservation des hommes. Mais pour en venir, Lenio, à ce que tu nous as dit des tristes, étranges effets que l'amour provoque en les cœurs amoureux, les tenant toujours dans les larmes, dans les profonds soupirs, les désespérantes imaginations, et ne leur accordant jamais une heure de repos, voyons par aventure s'il est, dans cette vie, un objet que l'on puisse atteindre sans fatigue et sans labeur, et si, plus sa valeur est grande, plus on ne doit souffrir et ne souffre pour lui? Car le désir présuppose le manque du désiré, et jusqu'à l'obtenir notre âme reste inquiète. Or si tous les désirs humains peuvent se contenter d'une partie de ce qu'ils ne peuvent atteindre tout à fait, et si, nonobstant, de les suivre fait souffrir, quoi d'étonnant à ce que

1. Ghérémon, poète tragique grec, connu par Aristote qui en parle plusieurs fois.|Il parait avoir vécu vers 381 av. J.-G.

pour atteindre ce qui ne peut satisfaire le désir, sinon par le don total, on souffre, on pleure, on craigne et Ton espère? Celui qui désire la puissance, le pouvoir, les biens, les honneurs, dès qu'il voit qu'il ne peut monter au suprême degré qu'il rêve, demeure en partie satisfait s'il arrive à se mettre en quelque bonne place, car l'espérance qui lui manque de pouvoir aller plus haut, le fait s'arrêter où il peut et le mieux qu'il lui est possible. C'est le contraire qui se produit dans l'amour, parce que l'amour n'a d'autre récompense et d'autre paiement que lui-même. C'est pourquoi il est impossible que l'amant soit satisfait avant qu'avec clarté il ait pu reconnaître que vraiment il est aimé, en étant assuré par les signes amoureux dont il sait bien le sens. Ce qui explique la valeur qu'il donne à un doux mouvement des yeux de l'être aimé, à un gage quelconque qui provient de l'aimée, à je ne sais quel sourire, quel propos, quelleplaisanteriequ'il prend sérieusement pour l'indice de la récompense prochaine. Et chaque fois qu'il voit un indice contraire, il se lamente et s'afflige, en une douleur sans limite, comme la joie qu'il éprouve dans la bonne fortune et l'amour exaucé. Et comme il est si difficile de réduire la volonté d'autrui à s'unir à la sienne propre, et de joindre deux âmes en une telle étreinte, étroite et indissoluble, que les pensées et les œuvres soient uneSj il n'est pas étrange que pour réussir en une pareille entreprise il faille souffrir plus qu'en toute autre, puisque d'autre part après la réussite l'allégresse et la satisfaction dépassent celles que tous les objets, en cette vie désirés, nous procurent.

Mais ce n'est pas toujours avec raison que les amoureux répandent des larmes et exhalent des soupirs. Car si la cause en est qu'ils ne voient pas répondre à leur désir comme ils voudraient, il faut considérer d'abord jusqu'où ils ont élevé leur imagination; et s'ils l'ont portée plus haut que n'atteint leur propre mérite, on ne saurait s'étonner que, comme de nouveaux Icares *,

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