SA VIE IX
avec Venise et l'Espagne, entreprend contre les Turcs. Dans le Don Quichotte, le personnage du Captif, qui s'exprime sur bien des points comme Cervantes lui-même, déclare avoir été sous les ordres d'un célèbre capitaine de Guadalajara nommé Diego de Urbina.
Cervantes assista donc à la bataille de Lepante en 1571 et y fut grièvement blessé à la main gauche, « pour la gloire de la dextre », écrira-t-il dans Le Voyage au Parnasse, Un des témoins d'une Information demandée plus tard par son père, sur la captivité de ses deux fils, affirme « qu'il a entendu dire comme certain que cette mutilation de la main gauche était le fait d'un coup d'arquebuse reçu par Cervantes à la bataille navale, en combattant contre les ennemis ».
Il est exact que Cervantes prit part aux combats navals devant Navarin, Tunis, La Goulette, et s'y distingua suffisamment pour recevoir un don de 25 écus de 10 réaux castillans par ordre de don Juan d'Autriche.
La captivité. — Le Captif raconte qu'il fut emmené à Alger par Hassan Agan, roi de cette ville, « et enfermé dans une prison ou maison que les Turcs appellent bagne, où ils enferment les captifs chrétiens ». Il y attendit l'heure du rachat, avec la vue des tourments inouïs infligés par son maître à ses pauvres esclaves, (c Un seul captif, constate- 1il, s'en tira bien avec lui : un soldat espagnol appelé un tel de Saavedra, lequel, bien qu'ayant fait des choses qui resteront dans la mémoire de ces gens pour de nombreuses années, et toutes pour recouvrer sa liberté, n'en reçut jamais un coup de bâton, directement ou par ordre, ni la moindre parole injurieuse. A chacune de ses tentatives, nous craignions tous qu'il ne fût empalé, et lui-même le redouta plus d'une fois. Si le temps me le permettait, je dirais maintenant quelqu'une des choses que fit ce soldat, et qui suffirait à vous intéresser et vous étonner bien plus que le récit de mon histoire. »
On reconnaît facilement, dans le tel Saavedra, Miguel de Cervantes, comme on le retrouvera dans nos extraits de la comédie : La Vie à Alger, Mais il y a plus. Dans Y Information précitée, on peut lire ce témoignage : << Venant d'Italie en compagnie de Rodrigo de Cervantes [le fils] dans une
frégate, le témoin fut pris par les corsaires d'Alger qui s'emparèrent également du dit Rodrigo de Cervantes, et aussi, quelques heures après, de Miguel de Cervantes qui était dans la galère El Sol. Tous trois furent emmenés à Alger et y restèrent captifs, ce qui fut au mois de septembre de Tannée dernière 1575. Le témoin partit des prisons d'Alger au mois de mars de la présente année 1576, et les dits Rodrigo et Miguel de Cervantes demeurèrent captifs : Rodrigo au pouvoir de Ramadan baxa, roi d'Alger, et Miguel de Cervantes au pouvoir de Mami Arnaut, capitaine des corsaires d'Alger. »
Il faut relire l'épisode du Captif où les bagnes algériens sont évoqués avec un relief saisissant, dans des pages qui mêlent la plus riche fantaisie et la plus minutieuse documentation; où s'expose le thème amoureux qui se développe dans la comédie Les Bagnes d'Alger : la mauresque Zara éprise du captif don Lope.
Rodrigo et Miguel restèrent captifs à Alger, le premier deux ans et le second cinq. Rodrigo fut racheté par les Moines de la Merci et partit pour l'Espagne le 24 août 1577.
Le rachat. — Quant à MigueJ, il ne fut pas racheté avant le 19 septembre 1580, et ne quitta Alger qu'après le 12 octobre de la même année. Nous avons vu qu'il avait trouvé grâce auprès de son maître brutal, séduit peut-être par le caractère enjoué et si sympathique de son prisonnier. Cervantes sut profiter de son long séjour, pendant lequel il ne fut pas maltraité, pour composer des pièces de théâtre aujourd'hui perdues, ainsi que deux sonnets et une épître au secrétaire Mateo Vázquez, dont près de soixante-dix vers sont insérés dans la comédie La Vie à Alger. Mais, en outre^ il emmagasina tous les matériaux nécessaires à la construction de tant d'œuvres que nous possédons encore et dans lesquelles vivent avec intensité chrétiens et musulmans sur le rivage d'Afrique. Tout une civilisation fut aperçue par Cervantes et considérée par lui avec une attentive curiosité. Et si le chrétien se doit de détester une religion qu'il juge fausse, l'homme <( à qui rien d'humain n'est étranger » a su peindre avec impartialité la vie mauresque en mainte comédie et en trois nouvelles exemplaires.
On ne saurait lire sans émotion le final de La Vie à Alger